Appelez-moi Maître, tout simplement.

Ah, l’époque lointaine de mon arrivée ici… en janvier 2012. Ça paraît loin…

Maintenant que je suis prof, je peux enfin insulter mes homologues français d’égal à égal. Comptant quelques enseignants parmi mes connaissances et amis, je suis parfaitement conscient que l’image que les Français ont d’eux n’est pas forcément juste. Tous les profs de France ne sont pas forcément des glandeurs, des silhouettes qui passent à la va-vite au bahut torcher une quinzaine d’heures, des grévistes invétérés, des vacanciers perpétuels qui s’occupent à travailler entre deux périodes de congé scolaire. Les profs compétents, motivés, qui ont la vocation de bien enseigner, le feu sacré prométhéen du savoir, ces profs existent (et se reconnaîtront). Après j’ignore si ces enseignants dignes de respect ne représentent qu’une minorité noyée parmi les baltringues ou s’il s’agit d’une majorité trop discrète. Toujours est-il que ce n’est pas eux qu’on associe à la mauvaise image du prof auprès des élèves, de leurs parents et du reste de la population. Dommage…
D’un autre côté, quand je vois les énergumènes que j’ai croisés lors de mon passage dans l’Education Nationale, ça n’a rien d’étonnant. Ah, Tourcoing… son équipe professorale qui prend de haut tout ce qui n’est pas certifié… pourtant pas un foutu de décrocher son agreg… sa principale impossible à rencontrer parce qu’elle partait chez le coiffeur… ce prof de sport qu’on ne voyait passer que pour organiser les grèves… sa salle des profs où on entendait non pas les mouches voler mais le sucre se faire casser sur le dos de tout le monde…

Enseigner à Kyoto, allégorie. Imaginez que je suis le portail, ça donne une idée de ma stature comparée aux élèves.

Maintenant, vous allez pleurer vos mères !

  • Mes élèves m’adorent et c’est réciproque.
  • Une classe ne se compose pas du même public de branques que dans l’Hexagone. Le cursus honorum et la course dans la jungle scolaire commencent tôt. Imaginez que dans certaines écoles maternelles, on rentre sur dossier (qui doit être bien famélique à cet âge) voire sur concours !
  • Ici les parents connaissent encore le sens de la notion de sacrifice pour leur enfant, au moins sur le plan financier. Et les gamins ont encore certaines valeurs, de gré (piété filiale) ou de force (pression des parents). M’enfin même de force, ça veut bien dire que les parents sont derrière. Autant dire que derrière, on a des élèves autrement plus motivés. Vu comment les gamins en chient, ils ont l’intelligence de ne pas foutre tous leurs efforts et ceux de leurs parents en l’air en glandouillant. Evidemment, il y a forcément des branleurs, mais ils ne sont pas légion et ils ne font pas long feu (à plus forte raison dans mon bahut, privé et très select).
  • En France, on va à l’école pas forcément motivé mais surtout parce que c’est obligatoire depuis Jules Ferry. Et l’idée reste “l’éducation”, ce qui en soi est une bonne chose, mais insuffisante… et qui relève de plus en plus de l’idéal vu comment l’Education nationale est larguée. Ici, c’est la course professionnelle dès l’école primaire (voire avant !). Le hic, c’est que le côté éducatif est laissé de côté (la transmission de valeurs étant pris en charge par la famille plutôt que par l’école) et que dans l’ensemble, la scolarité se résume avant tout à un pur bachotage, le reste faisant figure de parent pauvre (réflexion, analyse, esprit critique, etc.). Toujours est-il que l’argument “si tu travailles bien à l’école, Père Noël t’apportera un bon emploi” fonctionne encore pour motiver les troupes.
  • Je fais cours. Je ne fais même que ça. Oui, ça paraît évident pour un prof. Surtout, je n’ai pas à faire la police ou le sergent instructeur des Marines type Full Metal Jacket. Même mes classes de faible niveau ont au moins le mérite de bosser et sont à mille lieues de la classe poubelle française. Vous savez, l’espèce de bat’ d’Af’ où on colle les bordéleux, les cancres, les graines de délinquants, et où le prof passe 50 mn de son cours à tenter de démarrer un semblant d’enseignement en se pétant les cordes vocales entre deux jets de compas. Depuis que j’ai pris mes fonctions en avril, j’ai eu en tout et pour tout UNE remarque à faire… à un élève qui s’est endormi dans mon cours. A sa décharge, ses parents sont des furieux et l’ont inscrit à tellement d’activités qu’il a cours de 8h à 22h tous les jours… à 12 ans.
  • Je suis (beaucoup) mieux payé que vous…
  • J’ai moins de vacances, beaucoup moins si on inclut les grèves. Nous, on bosse vraiment (et on a plus de jours fériés, hum…).
  • Il est amusant de constater qu’à niveau scolaire égal (collège, lycée, prépa), n’importe lequel de mes élèves ferait passer un Français pour un inculte (en termes de connaissances pures apprises par cœur) ou un génie (en rélfexion théorique). A taux de maturité égale sur les choses de la vie, soit zéro au niveau collège, les deux nations se valent. En France, j’avais convaincu un élève que son ordi était dotée d’une IA qui rectifiait ses âneries (merci le contrôle à distance via le PC prof) ; ici, j’ai déjà vendu quatre fois la tour Eiffel.
  • Les classes c’est pas la démocratie. En France non plus, théoriquement, c’est le prof qui décide. La différence, c’est qu’ici, c’est sans appel. Je suis empereur en second dans ma propre classe. C’est peut-être ce qui m’a demandé le plus d’adaptation : cette condition idéale de l’élève discipliné. Un comble… Je dis quelque chose, personne ne râle ! pas besoin de le répéter ! Juste c’est fait, comme Nike.
  • Je fais cours dans une salle où on pourrait manger par terre tellement c’est propre. et ce sont les élèves qui nettoient. Et sans rechigner.
  • Je dispose d’un matériel digne d’une station spatiale (PC portable, vidéo-projecteur, etc.) grâce auquel je peux transformer mes cours en spectacle son et lumière, ce dont je ne me prive pas. Les cartes animées de l’histoire de France avec la Chevauchée des Walkyries ont changé ma salle en home cinema éducatif. Et c’est MON matos, pas besoin de s’inscrire sur une liste de 15 bornes pour avoir le seul appareil du bahut ou de devoir courir après Untel qui ne l’a pas ramené après sa dernière séance.
  • Quelques points négatifs tout de même. J’ai dû arrêter les féculents. C’est tellement calme en cours qu’on entend les mouches péter (donc moi aussi). Avec des élèves aussi disciplinés qu’un régiment de la Wehrmacht, on perd le côté sadique de l’enseignement et je n’ai pas encore eu l’occasion d’user de mon pouvoir répressif discrétionnaire. Snif…
  • Au rang des cocasseries, je me souviens de rentrées à Tourcoing où on changeait les vitres à causes d’impacts de balles… d’une entrevue houleuse entre un prof et la mère d’un élève qui lui a finalement jeté un sort… de périodes de réunionite délirante avec 3 conseils de classe et 4 réunions “pédagogiques” (de la branlette où ça blablate sans rien de concret derrière) par semaine ! Ici aussi, on a notre quatrième dimension, mais je la préfère largement. J’ai fait ma rentrée sous le drapeau en chantant l’hymne national (en play-back, je chante très très très faux). J’ai failli faire rentrer mes élèves en cours au pas de l’oie.
  • Ma mesquinerie proverbiale m’oblige à signaler que je donne des cours particuliers à titre privé en plus de mon horaire officiel. Outre une poignée d’étudiants et une paire de salary(wo)men, mon effectif, compte une geiko (qui vient en civil, c’est pas carnaval non plus). Avouez que c’est autrement plus classe que les cancres d’Acad*mia (boîte dont je tairai le nom par souci de confidentialité).
  • Et surtout, surtout, il y a cette notion qui n’est plus qu’un vain mot en France : le respect. Respect du savoir, de celui qui le détient et le transmet. En France, un prof est au mieux un prof. Un cran en-dessous, il est fonctionnaire avec tout ce que ça implique de péjoratif dans l’esprit du Français moyen vu sa longue histoire d’amour-haine-jalousie envers l’appareil d’Etat et ses représentants. Au pire, le prof a tous les vices possibles et imaginables (cf. mon intro). L’époque où le prof faisait partie des notables est révolue, idem, et c’est bien dommage, celle où le savoir (et non l’avoir) grandissait son détenteur. Autant l’institution Education nationale française ne trouvera jamais la moindre grâce à mes yeux (du moins la version actuelle, pas celle de mes vertes années), autant au cas par cas, je comprends très bien le mal-être professoral sur ce plan. (D’un autre côté, c’est bien beau de se plaindre d’être considéré comme des merdes si vous en faites autant avec le personnel subalterne comme les assistants d’éducation…) Eh oui, ici, un prof est “quelqu’un”, comme on dit. Le respect du sensei et de son enseignement, c’est tout simplement énorme. Outre l’aspect formel de mes classes qui s’inclinent en début et fin de cours, il y a une réelle considération de la population pour les enseignants (et de façon générale toute figure d’autorité, théorique ou réelle, comme l’Empereur ou les forces de l’ordre).
  • Mes élèves m’appellent “maître”. Ça flatte tellement l’ego que j’ai dû investir dans un box de stockage pour ranger le mien.
  • Quand je dis que je suis prof, on s’incline en signe de respect, pas pour ramasser de la caillasse et me la balancer.
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