Vive la glande !

Le travail rend libre, c’est bien connu. Enfin, il paraît, parce que j’ai toujours été persuadé du contraire… Il a même une fête à lui, qui paradoxalement est fériée alors que la logique voudrait qu’on mette les bouchées doubles ce jour-là en son honneur.

Sans rentrer dans les évolutions du 1er mai en France, je saute directement à la conclusion. La fête du travail et son célébrissime muguet reçoivent l’aval (comme Pierre, ah, ah !) officiel du gouvernement le 24 avril 1941. Vichy n’invente rien et ne fait que récupérer une date et une tradition florale, mais ce n’est pas ce qui m’intéresse ici, ne serait-ce que pour préserver la totale partialité de ma pseudo démonstration. L’appellation en est restée, de même que le muguet, preuve que les Français manquent cruellement de culture historique… ou gardent en eux un gène collaborationniste empreint de nostalgie pour le Maréchal.
De toute façon, on ne peut manquer de se bidonner comme un bossu en regardant le calendrier festif français. Pour un pays qui se proclame laïque, la moitié des jours fériés tombent pendant des festivités religieuses. Pour un pays qui se réclame de la démocratie, la conservation de l’héritage vichyste laisse pantois, tant pour le 1er mai que la fête des mères.

Le collier de nouilles idéal pour une fête des mères réussie devrait comporter une francisque en pendentif.

Direction le bout du monde vers un pays dont “Travail, Famille, Patrie” pourrait également être la devise.
Au Japon, le 1er mai en tant que “journée internationale des travailleurs” n’est pas férié. Mais comme il tombe en pleine Golden Week, beaucoup posent un congé à cette date – ou sont contraints de le faire dans les boîtes qui ferment carrément pour la semaine.
Tout ce laïus sur le 1er mai, jusqu’ici totalement anachronique, m’amène au 23 novembre. Dans ce pays où, fait rarissime, les gens meurent de trop bosser, le travail méritait bien sa fête et son jour férié à lui.
Notez que ce n’est pas en France qu’on verrait quelqu’un claquer parce qu’il bosse comme un malade. On a beau jeu d’y traiter les chômeurs de glandeurs quand on voit la taille du poil dans la main de certains, le bouillonnement imaginatif lorsqu’il s’agit de trouver des moyens de glander au bureau ou encore la floraison d’arrêts de travail à l’approche des vacances (un véritable fléau dans l’Education nationale, je ne vise personne).

Le 23 novembre, donc, tombe le Kinrō Kansha no Hi (勤労感謝の日). A l’origine, il s’agit d’une fête des récoltes, Nīnamesai (新嘗祭), qui serait déjà attestée sous le règne de l’Empereur Jimmu, fondateur de la lignée impériale au VIIe av. JC. Lors de cette fête, on rendait grâce pour la prospérité des récoltes obtenues et le boulot de forçat accompli pour en arriver là. Nīnamesai est toujours célébré par la famille impériale au sanctuaire d’Ise (préfecture de Mie) et l’Empereur reste le premier à goûter le riz.
En 1948, le Kinrō Kansha no Hi est institué officiellement. Vocation identique, si ce n’est l’élargissement de la sphère agricole à l’ensemble des activités laborieuses. Vu sous l’angle invoqué à l’époque, notamment l’inscription des droits des travailleurs dans la constitution et la législation, c’est une des fêtes les plus récentes du calendrier… tout en étant la plus ancienne par sa filiation avec Nīnamesai qui enterre de loin les origines de la plupart des autres fêtes (période de Heian, donc une quinzaine de siècles après). A dire vrai, sachant que Nīnamesai apparaissait déjà dès les années 1870 dans le calendrier des fêtes en date du 23 novembre, la “révolution constitutionnelle” ne marque jamais qu’un changement de nom. L’art de faire du faux neuf avec du vrai vieux…
En pratique, la journée est un vaste fourre-tout. En vrac… On rend grâce d’avoir un emploi… on célèbre le travail et les travailleurs… on remercie les dieux pour la prospérité passée et on prie pour celle à venir… on est content d’avoir bien bossé et de profiter des fruits de son labeur… Certaines festivités organisées invitent aussi à une réflexion sur la paix et l’environnement. Les gamins des écoles primaires se livrent à de déplorables tentatives artistiques (que certaines appellent des “dessins”) qu’ils vont ensuite offrir dans les hôpitaux, les casernes de pompiers et les postes de police.

J’avoue que cette fête m’est un peu passée au-dessus. En bon Français, glorifier le travail m’apparaît au mieux comme une absurdité. Vanter l’asservissement ou se tirer une balle dans le pied, kif-kif.
Piètre dessinateur, dépourvu de gamin à emmener faire la tournée des kōban tout autant que de riz à regarder pousser dans mon jardin, je n’y ai vu que l’aubaine d’un week-end rallongé. L’occasion de sortir la chaise longue, se prélasser un cocktail à la main en pensant surtout à ces moments bénis où on ne travaille pas.

Travailler moins pour glandouiller plus.

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