La semaine est d’or, la parole est d’argent

La Golden Week n’est pas sans rappeler le mois de mai français qui voit s’enchaîner les jours fériés et ponts, voire viaducs, avec ses 1er mai, 8 mai, Ascension et Pentecôte. Sauf qu’ici, tout est ramassé sur une semaine, d’où le nom.

La gōruden uīku ou ゴールデンウィーク…
(Apparté… Beaucoup de mots anglais sont passés en japonais, moyennant pas mal d’adaptations en terme de prononciation. Bilan, certains mots qu’on prononce en anglais “normal” ne sont pas forcément compris par l’interlocuteur alors même qu’il les connaît… mais en prononciation japonaise. Fin de l’apparté qui rentre dans mon éternelle argumentation “arrêtez de vous contenter de l’anglais au Japon et apprenez le japonais”.)

La gōruden uīku ou ゴールデンウィーク, donc, s’étend du 29 avril au 5 mai et couvre en pratique une semaine de vacances rythmée par le staccato des jours fériés.

Notre Golden Week à nous a été des plus calmes. Connaissant la cohue touristique généralisée pendant cette période, on a évité les vadrouilles loin de nos bases. Des vacances bruyantes, chères et bondées, non merci.
On s’est limité à corriger nos copies (ben oui, être prof demande un peu de boulot quand même), et surtout se reposer et forniquer. J’ai également avancé mon haut fait “le grand malade” (pas celui de World of Warcraft, mais mon projet délirant de visiter les 2000 temples et sanctuaires de Kyoto). Bref, des vacances pas très remplies, ce qui est étymologiquement un pléonasme (latin vacare).

Le nom de Golden Week fait référence “au vocabulaire radiophonique qui parlait de golden time pour la semaine qui connaissait le plus haut indice d’écoute” (dixit Wikipedia – comme quoi, on peut se contenter d’une citation sans repomper l’intégralité d’un article).
La période fin avril-début concentrant plusieurs jours fériés dès la création du calendrier des fêtes en 1948, les entreprises liées aux loisirs enregistraient alors un pic de recettes. En 1951, Matsuyama Hideo, le directeur de la compagnie de films Daiei, surnomme cette semaine la Golden Week. Dans les années qui suivent, le nom déborde du cinéma pour être repris dans d’autres secteurs puis par le grand public.
Depuis 2007, elle comporte :

  • 29 avril – Shōwa no Hi (昭和の日, Jour de naissance de l’Empereur Shōwa)
  • 3 mai – Kenpō Kinen Bi (憲法記念日, Jour de Commémoration de la Constitution)
  • 4 mai – Midori no Hi (みどりの日, Jour de la Nature)
  • 5 mai – Kodomo no Hi (子供の日, Jour des enfants)

Dans la pratique, les dates ont pas mal bougé entre 1985 et 2007 à la fois en raison de remaniements du calendrier concernant l’ensemble des jours fériés et de la mort de l’empereur Hirohito.
En effet, le jour de la fête nationale japonaise (équivalent grosso modo à notre 14 juillet) tombe le jour de la naissance de l’empereur régnant. Elle change donc à chaque empereur à moins d’une heureuse coïncidence de date qui ne s’est encore jamais produite.
Au décès de Hirohito (qui s’appelle en fait Shōwa au Japon, puisque c’est son nom de règne) en 1989, la fête nationale est donc passée du 29 avril au 23 décembre, date naissance de son successeur Akihito. Pour éviter de perdre un jour férié, le 29 avril fut conservé, d’abord comme “journée verte” (Midori no Hi), puis de nouveau comme anniversaire de l’empereur Shōwa.
(Pour les deux qui ne suivent pas dans le fond, je fais une interro à la fin.)

En creusant un peu, il s’avère que la majeure partie de la Golden Week est consacrée à l’empereur Shōwa, même si les Japonais se sont faits assez flous sur le sujet. Le fait est que la période de règne antérieure à 1945 n’a pas laissé que des bons souvenirs en Asie…

Le Shōwa no Hi est (censé être) consacré à une réflexion sur l’empereur Shōwa et ses 63 années de règne agité (doux euphémisme), au cours desquelles le Japon a connu le pire et le meilleur. Nationnalisme et démocratie… Deuxième Guerre mondiale, bombes atomiques et occupation… élévation au rang de superpuissance économique… Bref un règne aussi long chargé que ceux de Louis XIV ou Victoria. Et qui mérite réflexion.

Le Kenpō Kinen Bi voit la commémoration de la Constitution de 1947, laquelle instaure une démocratie durable au Japon. Si vous avez suivi mon propos, l’empereur de l’époque était Shōwa, qui est donc connecté à cette journée au cours de laquelle il a perdu entre autres son essence divine (snif). Cette journée est (censée être) l’occasion d’une réflexion sur la Constitution et la démocratie. C’est aussi le seul jour de l’année où les Japonais peuvent aller à la Diète, càd non pas se mettre au régime mais rendre visite à San Ku Kaï la Kokkai (国会), le parlement ouvrant ses portes au public ce jour-là.

La Diète à Tokyo, austère comme un régime au pain et à l'eau.

Le Midori no hi ne doit pas son origine à la verdure dont il tire son nom. En réalité, le règne de l’empereur Shōwa étant sujet à controverse, l’anniversaire de sa naissance fut donc renommé à sa mort en une plus politiquement correcte “Journée Verte” dédiée à la nature. Par une étrange coïncidence, il se trouve que Shōwa adorait les fleurs et la nature…
Dans la pratique, le côté “nature” de la journée n’intéresse que très peu les Japonais. Certes, l’estampe d’Epinal des forcenés du travail est juste… mais ils n’en sont pas moins hommes et femmes comme les autres : une journée de congé est toujours bonne à prendre.

Reste le cas particulier du Kodomo no hi, la journée des enfants. En pratique, c’est surtout la journée des garçons. Mesdemoiselles, inutiles de pousser les hauts cris, vous avez votre Hina matsuri pour compenser.
Je pondrai prochainement un article dédié à cette fête plus riche que les trois précédemment citées.

Bilan : sur 4 jours, 3 sont liés de près ou de loin à Shōwa. Et il faut avouer que le côté “journée de réflexion” est évacué par la majeure partie des Japonais au profit de la détente.
En effet, c’est une période où une partie du Japon tourne au ralenti. Les scolaires sont en vacances. Beaucoup d’entreprises fonctionnent à effectif réduit, voire ferment carrément pour la semaine. On dirait une première quinzaine d’août ou un 1er mai en France. Pour beaucoup de Japonais, c’est la plus longue période de vacances qu’ils connaissent dans l’année (là-bas, quand les gens bossent, ils bossent) en concurrence avec le Nouvel An.
Si vous envisagez de partir au Japon, c’est LA période à éviter.
Car à l’inverse, d’autres secteurs connaissent une frénésie toute nippone, parfois accompagnée d’une flambée des tarifs qui n’est pas sans rappeler cette escroquerie manifeste que pratiquent les hôteliers cannois en cette période de festival. Pour avoir testé Cannes en période de festival (ah, Angie…), on comprend que je n’ai pas eu envie de remettre le couvert ici dans les mêmes conditions. Les transports (train et avion) sont pris d’assaut. Idem les hôtels et les hauts lieux touristiques. C’est aussi le moment où vous avez le plus de chances de croiser des Japonais hors du Japon.
Autant dire que réfléchir à la Constitution… pas vraiment la priorité du moment. Combien de Français vautrés sur la plage à se dorer la pilule se posent des questions sur l’abolition des privilèges féodaux le 4 août 1789 ? Hein ?…