Stage commando en milieu scolaire (1)

L’école au Japon…

... c'est pas du tout comme ça.

Un petit portrait du système éducatif japonais… Je me bornerai aux traits principaux, d’abord parce que je ne connais pas tout sur le sujet, ensuite parce que dans le détail les cas particuliers sont légion, voire légionissimes. En effet, autant le secteur public est relativement uniforme – et encore, chaque collectivité locale a ses petites particularités –, autant le secteur privé est tout ce qu’il y a de plus protéiforme. Or, je bosse dans un bahut privé donc 1) je ne connais pas tous les détails du public, et 2) cet établissement est assez particulier en son genre pour qu’il me soit impossible de généraliser.

Un mot d’histoire

Les premier pas de l’école au Japon remontent au VIe s et s’inspirent du modèle chinois. Par la suite, la période féodale nippone ne sera pas très différente de l’époque médiévale européenne. A côté de quelques établissements prestigieux réservés aux élites impériale et nobiliaire, les monastères font office de centres éducatifs. Kyōto, à la fois capitale impériale et villes aux 2000 temples/santuaires/monastères, devient vite un centre majeur d’enseignement, ce qu’elle est encore aujourd’hui en partie grâce à moi.

L’école japonaise moderne est récente (comme tout concept auquel l’adjectif moderne est accolé…). Elle remonte à l’ère Meiji et comme à cette époque le Japon se modernise en important des idées occidentales, l’école sera copiée sur le modèle anglo-saxon (la Saxe étant anecdotique, le modèle est plutôt anglo-prussien).
L’école entre alors dans l’appareil d’Etat. L’idée est de couper le cordon avec l’aristocratie et la religion, les deux contrepoids d’un Empereur qui cherche à s’imposer après des siècles de tutelle shogunale. Le pouvoir impérial poursuit 3 objectifs : se doter d’un corps de fonctionnaires efficaces et acquis à sa cause, moderniser le pays en formant une main-d’œuvre qualifiée capable de rivaliser avec l’Occident et faire entrer la modernité et les valeurs étatiques dans le crâne de la population.
Présenté ainsi, l’école fait figure d’instrument de propagande XXL. Mais au fond, toute proportion gardée, on n’est pas si éloigné du pays des “Lumières” et des “Droits de l’Homme” où les lois Ferry fondent la “République des instituteurs”. Les hussards noirs ont pour mission de rendre les petits Français aussi instruits que leurs homologues outre-Rhin suite à la peignée de 1870 contre la Prusse, et de leur bourrer le crâne de valeurs laïques et républicaines pour enraciner la jeune IIIe République dans un terreau vierge d’idées religieuses ou monarcho-impériales. Hors la République, point de salut, il n’a donc jamais été question que l’école apprenne à penser par soi-même…

Une refonte du système scolaire aura lieu après la Seconde Guerre mondiale pour mettre fin à “l’école nationaliste et militariste” et enraciner la démocratie émergente. C’est décidément une manie…

Organisation

L’école dépend du Ministère japonais de l’Education, de la Culture, des Sports, des Sciences et de la Technologie (ou MEXT ou 文部科学省, Monbukagakushō). Ses missions dans le domaine de l’éducation couvrent la définition des programmes scolaires, la gestion des échanges universitaires avec l’étranger, l’organisation des formations professionnelles… Très centralisé au plan décisionnel, le système est en revanche très décentralisé sur le terrain. La gestion humaine, matérielle et pédagogique s’effectue au niveau local par le biais des préfectures (lycées publics, écoles spécialisées,  établissements privés) et des municipalités (maternelle, primaire, collège public). Les universités et établissements supérieurs publics ont un statut d’entreprise publique et fonctionnent en autonomie. S’ajoutent une vingtaine d’IAI (Institutions administratives indépendantes) disposant d’une indépendance très relative. Leur pouvoir décisonnel est nul, elles ont pour mission de gérer et exécuter – fonctions dans lesquelles elles sont effectivement très autonomes.

Cursus honorum

Le standard, simpliste :

  • Ecole maternelle (幼稚園, Yōchien), entre 3 et 6 ans. La jungle scolaire commence commence quasiment au berceau puisque beaucoup recrutent carrément sur concours (qui consistent à reconnaître des formes et des couleurs, pas à disserter sur la fugacité de la vie humaine dans le bac à sable de la cour de récré). La vie sociale commence également très tôt : entre les crèches, les jardins d’enfants et la maternelle, plus de 90% des gamins sont socialisés avant l’entrée à l’école primaire et habitués à vivre en communauté. A noter que beaucoup de mamans ne travaillent pas (beaucoup arrêtent définitivement de bosser à partir de leur grossesse) et pourraient garder leur marmot à la maison, mais l’école est vue comme un facteur primodial d’intégration sociale.
  • Ecole primaire (小学校, Shōgakkō) en 6 degrés de 6 à 12 ans. Les écoliers apprennent le japonais, les maths et les sciences et ressortent en connaissant un millier de kanjis.
  • Collège (中学校, Chūgakkō) en 3 degrés de 12 à 15 ans.
  • Lycée (高等学校, kōtōgakkō ou 高校, kōkō) en 3 degrés de 15 à 18 ans. Beaucoup requièrent un examen d’entrée et si, au regard de la loi, seuls le primaire et le collège sont obligatoires, la quasi totalité des collégiens japonais entrent quand même au lycée (98%). A l’issue du lycée, il n’y a pas de bac : l’examen se fait à l’entrée de l’université (ou plutôt juste avant auquel cas on n’y entre pas forcément).
  • PS : En sortant de son cursus de base, l’élève japonais est censé connaître les jōyō kanji (常用漢字), càd la liste complète des kanji officiels (soit 2136 et non plus 1945 comme on le lit encore partout).

La suite, qui se complique, avec au choix :

  • Université (大学, Daigaku). On y trouve les très prestigieuses universités nationales (国立, Kokuritsu) qui sont publiques et au nombre de 87 (dont la Kyōdai, 京大, de Kyōto) ; les 82 universités publiques (公立大学, Kōritsu daigaku) et environ 600 universités privées (私立大学, Shiritsu daigaku). Le cursus s’effectue en 4 (licence) + 2 (maîtrise) + 3 ans (doctorat). Les deuxième et troisième cycles ne concernent qu’une minorité d’étudiants.
  • Grande école (大学校, Daigakkō), dont le nom signifie “grande école” et est l’équivalent des Grandes Ecoles françaises (ENS, HEC, Polytechnique, etc.). Le système français a servi de modèle, d’où le nom littéral.
  • Ecole professionnelle (専門学校, Senmongakkō) qui délivre un diplôme en 2 ans (grosso modo l’équivalent du BTS mais en mieux).
  • Il existe quelques autres filières, mais je ne vais pas me lancer dans un homérique catalogue des vaisseaux.

La sortie des écoles à l'Université de Kyoto

Organisation

En vertu d’une conception très locale des blagues du 1er avril, l’année scolaire ne commence pas en septembre mais en avril. C’est l’âge qui détermine la première entrée en classe (3 ans révolus le 2 avril pour la maternelle). Plusieurs universités ont commencé à étudier la possibilité d’une rentrée en septembre pour s’aligner sur les pays occidentaux. La grande question est : que va-t-on faire des étudiants qui risquent de rester sur le carreau ? En effet, les entreprises recrutent à la sortie de l’université, donc à la fin de l’année scolaire en mars-avril.
Dans certains établissements, on fait la rentrée devant le drapeau en chantant l’hymne national. Oui, ça fait très nationaliste, mais on n’est pas non plus à Nuremberg. La notion de nation est forte au Japon, et aux dernières nouvelles patriote et facho ne sont pas nécessairement synonymes (hormis dans les esprits étriqués propres aux extrêmes).

Tout ce qui relève de l’organisation temporelle varie beaucoup d’une région et même d’un établissement à l’autre. Il y a 240 jours d’école (210 jours d’école plus une trentaine de jours d’activités scolaires diverses) contre 180 en France. La semaine s’étale du lundi au vendredi, voire samedi selon les établissements, et même dimanche pour certains examens. L’année se divise en trois trimestres, interrompus par les “grosses vacances” (maigrichonnes par rapport à la France) d’été en juillet-août (5-6 semaines), du Nouvel An en janvier (2 semaines) et de fin d’année en mars (2-3 semaines). La période entre deux années scolaires étant très courte, les profs ne récupèrent pas comme en France des élèves qui ont tout oublié après 2 mois de glandouille.

Une journée standard d’école démarre à 8h30 et se termine à 15h30-16h pour les cours, puis activités diverses jusque 18h, puis cours du soir, puis retour à la maison pour faire ses devoirs. Les “activités diverses” ne sont pas extra-scolaires et optionnelles comme en France. Les petits Nippons sont obligatoirement inscrits dans des clubs au sein de l’école. Ces clubs couvrent les domaines sportifs (baseball, football, kendō…) et artistiques (ikebana, cérémonie du thé, musique…). Occupé de 8h à 22-23h, les élèves suivent quasiment le rythme des 35 heures… par tranche de deux jours et non par semaine.

Il existe des établissements dans lesquels on peut effectuer toute sa scolarité, de la maternelle à la fac ! Mon bahut n’est pas tout à fait dans ce cas, mais on peut y faire son collège, son lycée et sa prépa fac-grandes-écoles. Quand je pense que j’ai entendu des profs se plaindre d’avoir des cours à préparer pour des niveaux 6e à 4e en France… je dois m’adapter à un public 6e-bac+2. Enfin, j’aime bien, c’est varié.
En 2010, la part des établissements privés dans le système éducatif : 1% des écoles primaires, 6% des collèges, 25% des lycées, 75% des universités.

Ce contenu a été publié dans Prof. Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.