Phare phare ah ouaip le retour

Complément à mon vieil article Phare phare ah ouaip ? sur tout ce qu’il y a à savoir avant de partir enseigner au Japon.

Bon, en fait, l’article initial n’énonçait pas vraiment tout. Juste une série de pistes à débroussailler en fonction de ce que vous envisagez. Celui-ci, idem, il se contente d’apporter de menues corrections et quelques précisions sur des points passés rapidement en revue ou carrément vagues.

Les pré-requis

  • La (les) langue(s)
    Français impératif, logique. Si vous visez un établissement francophone (Alliance Française, lycée français…), c’est suffisant. On n’est pas très exigeant dans les structures françaises, c’est bien connu.
    Si vous visez un établissement d’enseignement japonais, le japonais courant sera obligatoire. Logique aussi, puisque vous ferez cours dans cette langue. De toute façon, le recrutement se fera dans la langue du pays (CV, entretien, concours, tout en VO).
    Si vous visez des boîtes privées genre écoles de langue… Soit vous parlez couramment japonais, nickel. Encore mieux trilingue français-anglais-japonais. Si décidément le japonais vous est inconnu, l’anglais devient obligatoire pour deux raisons. 1) Vous postulerez dans cette langue ; 2) vu le peu de demandes pour des cours de français et la difficulté de ne vivre que de ça, pouvoir donner des cours d’anglais vous évitera de passer votre temps libre à faire la manche ou assurer un second taf alimentaire.
    Conseil qui vaut ce qu’il vaut… Le jour où vous décidez que votre but dans la vie, c’est de partir enseigner au Japon, commencez à vous préparer dès le lendemain. Ce genre de projet ne se met pas en place en une nuit. Vous vous dites “je partirai dans un an” (ou deux, ou trois). Mettez-vous au japonais tout de suite. Même si votre projet inclut de vous inscrire dans une école sur place pour apprendre la langue, pourquoi attendre ? La langue ne s’apprend pas du jour au lendemain, autant mettre le maximum de temps à profit. D’autant que sur place, faudra gérer l’expatriation, aussi bien en termes pratiques (logement, taf, formalités administratives en veux-tu en voilà) que psychologiques (déracinement, terra incognita…). Donc partir avec les mains vides en attendant d’apprendre sur le tas me paraît un programme hautement ambitieux. Pas irréalisable mais vraiment pas évident.
  • Les diplômes
    On vous demandera entre rien et beaucoup, je donnerai le détail plus bas selon les établissements. Le Japon étant un pays assez couru, riche, hautement alphabétisé et disposant d’un système éducatif pointu, encore une fois, mieux vaut éviter d’arriver les mains vides. Il va de soi quand je parle de diplôme qu’on se situe plutôt dans des disciplines liées directement au français et/ou à l’enseignement (lettres modernes ou classiques, FLE, sciences du langage, sciences de l’éducation) et qu’un doctorat de chimie ne présentera qu’un intérêt très relatif pour un recruteur.
    Le minimum syndical pour enseigner démarre en général niveau licence (bac+3). Dans les établissements d’enseignement, c’est même un minimum obligatoire. En France comme au Japon, on ne peut pas avoir la charge d’une classe en-dessous de ce degré.
    Dans les boîtes privées, les exigences varient énormément, certaines ne valant que sur le papier. C’est du privé, quoi, avec une version officielle et des critères officieux. Les contacts/pistons jouent beaucoup, est-il besoin de le préciser ?
  • Le contact
    Puisqu’on parle du loup… Trop vaguement mentionné dans mon précédent article, mea culpa. Il va très vite devenir indispensable. Même dans les cas où on peut faire sans, les choses deviennent autrement plus simples avec. Ça vaut pour obtenir certains visas, trouver un logement, effectuer des démarches en tout genre.
    En fait, en plus de la langue, mieux connaître un minimum la culture japonaise et la façon dont les choses fonctionnent ici. Les notions de réseaux, relations, “je connais un gars qui connaît un type” s’avèrent vitales. Par conséquent l’arrosage aussi. J’entends par-là une politique de distribution de cadeaux qu’on appellerait corruption dans d’autres pays et qui relèvent du savoir-vivre au Japon.
    Vous comprendrez en lisant la fin de l’article où je relate mon expérience. Sans contact, je pouvais m’asseoir dessus.

Attention à l’atterrissage

  • Les juku
    Critères : très variables selon le niveau, les exigences, le prestige et le sérieux de la boîte. Comme il s’agit de boîtes à bachoter, comptez en général licence/master. Vu le peu de demande en français, ce n’est vraiment pas la voie royale. Pas évident d’y entrer sans contact/piston/recommandation.
  • Ecoles de conversation, écoles de langue
    Critères : variables comme précédemment. En général, un diplôme est requis et pas un bon vieux DEUG, plutôt licence, voire maîtrise/master 1. Pas indispensables mais clairement des plus : maîtrise du japonais, expérience dans l’enseignement, diplôme de FLE (Français Langue Etrangère). Encore faut-il en trouver une, puisque 80-90% de la demande concerne l’anglais (pas pour rien qu’il existe le mot 英会話 (eikawa) pour les écoles d’anglais et pas d’équivalent pour le français).
  • Cafés-langues
    Clairement le moins exigeant, parler français peut suffire. Comme précédemment, même problème de demande en français par rapport à l’anglais, donc mieux vaut pouvoir enseigner les deux langues (ou détourner ses clients du café vers du cours particulier).
  • Entreprises
    On est dans le cas très particulier que je connais vraiment de très loin. Rien à ajouter si ce n’est que là aussi, les boîtes qui veulent former des employés à une langue étrangère cherchent plutôt en anglais.
  • Cours particuliers
    Pas d’exigences puisque vous êtes votre propre patron et que vous n’allez pas refuser votre propre candidature. Boulot précaire, revenus aléatoires, chasse aux étudiants épuisante, faut être motivé. Y a à peu près tout ce qu’il faut savoir dans l’article initial. Ah si, un oubli. Il existe des sites qui permettent de poster votre profil de prof (localisation, horaires, tarifs…).
  • Les structures françaises
    Pour celles qui sont rattachées à l’Education Nationale comme le lycée français de Tōkyō, les conditions sont celles de l’Education Nationale française. Donc bien fermées pour le quidam lambda. Sont requis diplôme et concours, anciennement licence + CAPES ou maîtrise + agrégation ; aujourd’hui, master + CAPES ou agreg. En gros, pour être prof, faut déjà être prof. Je suppose qu’il doit exister des postes subalternes ouverts aux non-titulaires. D’expérience, s’ils relèvent de la même mascarade que l’exploitation des assistants d’éducation en France, vous partez vers des boulots sous-considérés, sous-payés et précaires d’une année sur l’autre.
    En ce qui concerne les Alliances Françaises, j’ignore les critères exacts. Pour avoir un peu farfouillé, vous avez plutôt intérêt à y postuler nanti selon votre âge d’une maîtrise, d’un DEA ou d’un master plutôt axé sciences humaines (lettres, histoire, philo), assorti d’un diplôme en FLE. Pour vous donner une idée, jetez un œil aux CV des enseignants de l’AF d’Ōsaka (ici).
  • L’école japonaise
    On commence par la petite porte, l’ALT (Assistant Language Teacher), càd l’assistant en langue qu’on a tous connu au collège ou au lycée. Vous trouverez toutes les infos ici. Pour résumé grossièrement les critères : nationalité française, étudiant, 20-30 ans, titulaire de n’importe quel diplôme universitaire (le L1 suffit), connaître la langue du pays. Petite porte qui se referme très vite, puisque le Japon ne fait pas partie des destinations proposées, en tout cas pas pour l’année scolaire 2014-2015. M’enfin, je le mentionne des fois que un jour peut-être. Possible aussi qu’il existe des programmes d’échange plus spécifiques à certaines facs pour envoyer au Pays du Soleil Levant leurs étudiants en japonais.
    Pour un vrai poste de prof, deux pré-requis à remplir.
    Premièrement, être titulaire d’une licence d’enseignement. Il en existe de plusieurs types selon le degré (maternelle, primaire, collège, lycée, université) et la catégorie (selon qu’elle a été passée en 2, 3, 4 ou 5 ans). La licence doit être pris ici aussi bien dans le sens français du diplôme équivalent (puisqu’on tourne majoritairement sur du bac+3) que dans le sens “autorisation à enseigner” (comme la licence IV vous donne le droit de vendre de la gnôle qui arrache). Grossièrement un mix du CAPES et de la licence pour donner un équivalent français. Cette licence d’enseignement s’obtient en fac, on l’a compris, mais pour les étrangers, il est possible de la zapper en obtenant une licence temporaire le temps de valider la vraie.
    Deuxièmement, dans le public, passer le concours dont les modalités varient d’une préfecture à l’autre. Concours classique avec épreuves écrites, orales et pratiques. Pour le privé, les choses fonctionnent différemment, le concours étant organisé à discrétion de chaque établissement. Bon à savoir, la réussite au concours ne s’accompagne pas de l’octroi automatique d’un poste : elle vous donne juste le droit de postuler (même principe que la liste d’aptitude dans la fonction publique française).

Du concret

Je vais revenir sur mon cas à moi-je, ayant été assez peu disert dans mon article de l’an dernier sur le détail des modalités.
A la base, je sortais avec une Japonaise, aujourd’hui ma femme. Je sais, on s’en fout, c’est pas indispensable pour le job, mais c’est comme ça que tout a commencé. De là, j’ai été amené à rencontrer son père qui est directeur d’un établissement scolaire privé. Vous comprenez mieux maintenant ?
Une fois qu’il a eu appris à connaître et apprécier le gaijin qui tronchait sa fille – poésie, tu me perdras –, il m’a proposé de venir enseigner chez lui. Pas juste sur ma bonne mine.
Niveau expérience professionnelle, je connaissais le monde de l’Education Nationale pour y avoir bossé à plusieurs reprises comme surveillant, maître d’internat et assistant d’éducation. J’ai également œuvré comme enseignant aussi bien en free lance via cours particuliers que pour des boîtes style Acadomia, et comme formateur pour Cepreco. Rien de bien prestigieux (ni bien considéré ni bien payé), mais bon, au total, ça faisait une bonne expérience de l’enseignement, du milieu éducatif, de la pédagogie, etc.
Niveau diplômes, je n’ai rien obtenu en-dessous de la mention bien quand elle existe. Brevet, Bac A2 (L aujourd’hui), licence d’Histoire, maîtrise d’Histoire (aujourd’hui master). Plus, hors sujet mais faut bien les mentionner, diverses qualifications en informatique : 2 certifications non diplômantes en conception web équivalant chacune à un bac+1, le titre professionnel de développeur logiciel correspondant à un bac+2. Depuis, j’ai ajouté le Kanken 2 et le JLPT N1, parce que j’ai tendance à collectionner les titres et diplômes comme d’autres les timbres. Vous me direz, il est où le DEUG d’Histoire dans tout ça ? Ben y en a pas. Je suis passé par une khâgne et à la sortie, on obtenait une équivalence dans notre matière de spécialité. Et dans l’absolu, on pouvait prétendre à n’importe quel DEUG de n’importe quelle matière enseignée dans notre prépa… ce qui techniquement nous donnait un DEUG virtuel en lettres modernes, lettres classiques, anglais, histoire, géographie et philosophie. Bref, au-delà de l’étalage, tout ça pour dire que niveau scolaire/universitaire/formation, y a matière dans le CV. En version ultra-courte : pour prétendre enseigner au Japon, ne partez pas sans biscuit niveau diplômes, on finira toujours par vous en demander.
L’expérience professionnelle n’est pas indispensable, mais constitue un plus indéniable quand il s’agit de demander la licence d’enseignement temporaire… dont l’octroi n’est pas automatique. L’accord de cette licence est à discrétion d’un comité d’éducation. Autant dire qu’il ne suffit pas de balancer un dossier et hop. Posséder le degré universitaire requis ne constitue en réalité que la première étape. S’agit de bétonner et étoffer le dossier. C’est là qu’interviennent d’autres critères de sélection dont certains pas officiels mais qui peuvent peser dans la balance. En vrac… Expérience ou pas dans le milieu comme je viens de le dire. Détention ou pas d’un diplôme de FLE, pas indispensable mais argument de poids si vous en avez un… Ce qui n’est pas mon cas, mais je me suis rattrapé sur mon boulot en collège avec des CLA (classes d’accueil pour les élèves peu ou pas francophones). Comme il n’y avait pas de case prévue à cet effet dans le dossier, les CLA ont fait l’objet d’un petit paragraphe dans ma lettre de motivation. Parce qu’il en faut une, oui. Et pas une bafouille synthétique, mais une bio intégrale et argumentée. Un peu comme rédiger à l’avance un entretien d’embauche complet. Tout ça en japonais, of course. Donc maîtrise de la langue obligatoire, à peu près de l’ordre d’un niveau JLPT 2, ne serait-ce que pour remplir les cases du dossier. Tout en VO, pas de sous-titres, pas d’interprète, pas de traducteur automatique. Donc déjà, si vous ne savez pas ce que signifient 履歴書 et 自己紹介文, vous pouvez oublier (CV et lettre de présentation/motivation).
Je ne vais pas vous apprendre à rédiger une lettre de motivation. Mais quand même… Que met-on dans cette bafouille ? Les tartes à la crème classique (présentation, cursus, parcours professionnel). La tartine sur la vocation enseignante, l’amour du savoir et de sa transmission. La justification sur le choix du Japon comme point de chute, occasion de claquer à quel point vous aimez la culture, que vous pratiquez tel art martial, blablabla. Dans mon cas, j’ai fait mention de ma fiancée japonaise, du projet de mariage, de l’installation à long terme, bref le côté stable, conformiste, durable. Faites sobre et humble, le plus standard possible en évitant les originalités, les traits d’humour et autres bidules qu’on peut être tenté de caser pour se démarquer. Vous devez passer pour quelqu’un de compétent, de motivé et surtout de désespérement normal.
Pour les resquilleurs qui envisageraient d’en appeler à un tiers pour la paperasse, sachez que votre candidature donnera lieu à entretien(s) avec une commission d’éducation. Rien de méchant, on reste dans du classique avec les questions attendues (parlez-moi de vous, cursus, parcours, motivation au poste, intérêt pour l’enseignement, blablabla). Petit point mode, oubliez les fantaisies vestimentaires, le mot d’ordre consiste à incarner la norme, la respectabilité, l’image d’Epinal. Les entretiens se passent impérativement en costard-cravate pour les hommes et tailleur pour les femmes avec chemise (ou chemisier) blanc, veste noire, pantalon (ou jupe) noir.
Mêmes conseils pour les entretiens que pour la lettre. Rappelez-vous que vous ne postulez pas pour devenir animateur télé. Vous êtes un parfait inconnu à qui on pourrait confier des enfants, donc c’est pas le moment de faire le guignol.
Point essentiel à souligner, la recommandation d’un tiers joue beaucoup. Quand on n’est qu’un gaijin, mieux vaut avoir un appui sur place. Ce n’est pas mentionné officiellement où que ce soit, mais en pratique, c’est quasi-obligatoire. Une bonne mine ne suffit pas, un CV fourni ne suffit, la tchatche ne suffit pas… Ce contact sert à la fois d’éclaireur, de piston, de caution morale, d’avocat pour plaider votre cause, d’auteur de lettres de recommandation, d’interface avec tel ou tel gus qu’il vaut mieux avoir dans sa manche. A noter que votre piston assiste aux entretiens, y participe, voire les mène à votre place en parlant de vous comme si vous n’étiez pas là. Bienvenue dans le pays du piston et du népotisme ! On n’est pas chez MacDo, mais ça se passe comme ça.
Une fois muni du précieux sésame de la licence temporaire, normalement, on se dirige vers le concours public/privé ou la tournée des établissements privés en mode porte-à-porte “embauchez-moi”. Dans mon cas, j’avais déjà le poste assuré, l’étape passa donc à la trappe. J’ai quand même eu droit pour la forme à un énième entretien avec une énième commission, celle de l’établissement cette fois, ainsi qu’à une pseudo-épreuve pratique de principe. Et hop, adjugé.

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