Mariage, acte 2.0

Puisque la mode veut qu’on colle du 2.0 partout…

Comme je le disais tantôt, je suis désormais marié. Ou plutôt “nous”, l’acte impliquant par définition le pluriel.
Ça, c’est fait. Comme on dit.

Comment se marie-t-on au Japon ?
En vitesse.
Sans déconner, un mariage civil prend à tout casser 20 minutes. Limite la cérémonie peut se passer sans vous, suffit d’envoyer un émissaire avec votre sceau pour signer à votre place. Du moins pour deux Japonais.
Dans le cas d’un mariage binational comme le nôtre, les choses sont… pas vraiment plus compliquées mais à peine moins simples. A cause de moi, la démarche prend beaucoup plus de temps en amont et amène la valise diplomatique à turbiner plein pot.
Vous trouverez un guide pratique rédigé par un Français marié au Japon avec une Japonaise. Démarches, papiers à fournir, délais d’attente, tout y est, inutile que je le répète en ces lieux, inutile que je le répète, inutile que… On a compris, merci.
Dans la mesure où il ne se passe à peu près rien à l’occasion d’un mariage civil, je pourrais aussi bien cesser là la rédaction que vous sauriez déjà tout.

  • Niveau paperasse. Comme toujours dès qu’il s’agit d’administration, vous vous pointez comme un coupable qui devra se justifier. D’ailleurs, on ne se présente pas à l’ambassade : “il sera demandé au ressortissant français de comparaître”. On y comparaît donc, comme au tribunal. Un coupable, je vous dis…
    Identité, domicile, fiche de renseignements divers… Evidemment à fournir en double, moitié par vous, moitié par votre conjoint(e). Cas particulier pour moi, le “certificat de capacité au mariage” qui s’obtient auprès de l’ambassade de France après publication des bans (lesquels ne servent pas comme certains pensent à organiser de la pub pour vos noces mais laissent 10 jours à n’importe qui pour s’opposer à votre union et vous pourrir la vie).
    En soi, pas besoin de tonnes de papier ou de sortir de Polytechnique. Les fiches de renseignement sont fournies, suffit de les remplir. Photocopier son passeport ne nécessite pas un effort surhumain. Seul l’acte de naissance demande du temps puisqu’on le demande à sa mairie de votre ville natale.
  • Niveau délais. La paperasse a une date de péremption. Dès lors que vous lancez la machine, il faut vous marier dans les mois qui suivent ou recommencer le dossier. Les délais d’obtention peuvent être à géométrie variable mais restent sensiblement les mêmes qu’à l’époque de la marine à vapeur. Depuis, on a inventé le téléphone, le fax, Internet, me direz-vous, mais les ambassades fonctionnent encore avec les technologies du XIXe. La valise diplomatique traverse le monde tractée sur de petites roulettes par un piéton unijambiste. Carte, boussole, GPS et sens de l’orientation en option.
  • Niveau démarches. Ubu gouverne l’administration, on passe donc son temps à échanger des papiers contre d’autres comme les vignettes Panini de mon enfance. Vous noterez que pour le moment, je n’ai pas encore mentionné de paperasse japonaise. Ben non, avant de pouvoir rencontrer les autorités nippones, je dois être en règle avec leurs homologues françaises… alors qu’elles ne sont finalement concernées en rien. Mariage sur le sol japonais avec une autochtone, on chercherait vainement la présence française hormis ma pomme. Mais bon, faut d’abord constituer un dossier pour l’ambassade de France, à seule fin de récupérer ce fameux certificat d’aptitude au mariage (oui, même pour ça, faut un diplôme…), lequel fera office de sésame auprès de l’administration locale. J’ignore pourquoi une simple fiche d’état-civil mentionnant que je suis célibataire ne suffit pas, puisque c’est bien à ça que se résume ce tralala. La lourdeur administrative dans toute sa splendeur. Débile, donc.
    A noter que comme il faudra pointer le bout de votre nez et “comparaître” à un moment ou un autre – notamment le certificat qui se retire en personne –, habiter Tōkyō ou Kyōto vous facilitera la vie. La première abrite l’ambassade, la seconde le consulat. Ailleurs, aucune idée.
  • Niveau communication. Que ce soit vis-à-vis de l’ambassade française ou de la mairie japonaise, la barrière de la langue pèsera sur les pièces que vous produirez. Les Japonais ne vont rien entraver à vos papelards en VF. Normal, ce n’est pas vraiment la langue administrative du coin. Les Français ne vont rien biter aux justificatifs de votre moitié dans la langue de Mishima. Moins normal, déjà, on s’attendrait à deux-trois notions sur le sujet. En France si je ne m’abuse, il est nécessaire de passer par un traducteur professionnel qui coûte la peau des couilles et ainsi engraisser la galaxie de rapaces qui profitent des obligations légales débiles. Parce que traduire “nom, prénom, né à…, le…, de tel père et tel mère”, faut avoir honte de rien pour présenter la facture d’un travail si pénible… Eh bien là non, une traduction libre par un tiers ou par vos soins fera l’affaire.

A partir de là s’ouvre un monde d’une simplicité désarmante. Direction la mairie, avec en poche passeport, attestation de résidence et bien sûr le certificat d’aptitude.
On a fait un effort sur la tenue pour le principe, parce qu’il s’agit quand même d’un mariage, le nôtre en plus. Pour l’occasion, Yumi a sorti un de ses kimonos de cérémonie haut en couleurs, le genre pourvu d’un énormissime nœud dans le dos. Sans doute pour m’agiter sous le nez la tentation de le défaire, ce dont je me suis bien gardé, je tiens à ma peau. Passons sur les longues heures de coiffure et maquillage relevant de l’ingénierie et dépassant de loin mes modestes compétences. M’enfin, rien d’indispensable dans ce domaine : kif kif de se pointer en pyjama.
Sur place, nous remplissons le konin todoke (婚姻届), càd la déclaration de mariage. Rassurez-vous, pas de question piège et même pas besoin de réviser.
Un aimable fonctionnaire embarque le tas de paperasse et nous demande de patienter. Tel Terminator, il revient. Nous tend un nouveau papelard tamponné et signé : notre acte de mariage (婚姻届記載事項証明, konin todoke kisai jiko shomei). Nous félicite, s’incline et puis s’en va. Voilà, nous somme mariés. La “cérémonie” s’est passée sans nous. Pas vu la gueule du maire ou d’un adjoint, à peine entrevu celle d’un fonctionnaire d’état-civil que je serais bien en peine de reconnaître si je le croisais dans la rue.
Une pure formalité administrative.
Ce qu’est finalement un mariage civil. Efficace et sans fioritures, on ne peut pas faire moins. Pour avoir assisté à plusieurs mariages en France, je préfère cette formule. L’intérêt d’un pseudo-cérémonial en mairie m’échappe quelque peu, puisqu’il ne fait que rallonger la sauce (ou, dit autrement, on s’emmerde) et paraît bien pâlot en comparaison de la pompe ecclésiale. Surtout que le propos du maire consiste à rappeler des obligations légales, ainsi que les foudres qui ne manqueront pas de s’abattre si on ne les respecte pas. Le discours carrément vendeur, à peine en porte-à-faux avec l’aura de sentimentalisme et de romantisme censée parer la cérémonie… Bref, quitte à flinguer l’ambiance, autant le faire à fond, à la japonaise. Au moins, la formule a le mérite de l’originalité. Quand des gens me racontent leur mariage, c’est long, chiant et répétitif d’une histoire l’autre. Moi, je peux expédier en 5 minutes chrono un récit inédit.

Autre grand mérite de cette non-cérémonie : elle correspond parfaitement à notre approche de la chose. A savoir que le statut légal relève du gagdet, que son impact sur notre couple frise le zéro absolu. Un bout de papier ne rend pas un couple plus solide et ne rend pas ses détenteurs plus heureux en ménage.
Trop vieux pour croire au Père Noël, je n’ai jamais cru que le mariage était un “instant magique” (bouh, le vilain cliché). Surtout un mariage civil à la japonaise qui est à la magie ce que Poudlard est à la rationnalité.

Cela dit, y a quand même des choses qui changent :

  • Au plan symbolique, voilà encore une étape bouclée dans notre parcours commun. Quand on traîne un passif relationnel comme le mien, c’est bon à prendre. Au plan pratique, zéro pointé, notre existence continue à l’identique. Y aurait bien eu un bouleversement de taille si nous avions été adeptes du “pas avant le mariage”, mais on a pris de l’avance.
  • Ma femme s’appelle Maurice Madame. Enfin, le titre transparaît surtout en français. Ce qui nous fait une belle jambe, puisque le mariage n’est pas encore valable en France. Faut demander la transcription sur les registres d’état-civil français, avec encore de la paperasse et des justificatifs… juste pour entériner une union dans un pays où je ne remettrai les pieds qu’en touriste, bof. A plus forte raison si je demande un de ces quatre la nationalité japonaise et que je perds la française, beaucoup de bruit pour rien…
    La différence est d’autant moins flagrante que fräulein ma dulcinée conserve son nom. N’ayant jamais été un grand fan de la pratique qui consiste à subordonner l’épouse au mari en lui virant son patronyme, donc une part de son identité, ça me va très bien. Si j’avais voulu répandre mon nom, je me serais converti au mormonisme et à la polygamie. De toute façon, son prénom japonais avec mon nom français, le résultat sonnait très mal. L’inverse aussi.
    Disons qu’au regard de la société japonaise, elle cesse d’être potentiellement une vieille fille perdue pour la cause, donc une source de honte familiale. Comme elle est mariée à un gaijin, c’est un peu la honte quand même mais moins… ou différemment… enfin on verra à l’usage.
    Je sens qu’il va me falloir du temps pour m’habituer à l’appeler “ma femme”…
  • Niveau social, un couple marié paraît davantage sérieux qu’un simple concubinage. Nous voilà donc un couple respectable… dans la limite d’une union mixte, puisqu’ici comme partout, les croisements raciaux ne sont pas toujours bien perçus. C’est débile, mais c’est comme ça.
  • Je vais pouvoir demander un visa de conjoint et je gagne du temps sur les prérequis nécessaire à une demande de naturalisation (de mémoire, le délai de résidence passe de 5 à 3 ans).
  • Yumi et moi pouvons enfin nous marier religieusement. Vaudrait mieux, la date est arrêtée, le temple et la salle de réception réservés, les commandes aux traiteur, fleuriste et décorateur passées, les invitations envoyées, le planning et le plan de table organisés, etc. Mais, comme en France, le mariage civil doit impérativement précéder les festivités religieuses et vaut mieux être en règle. L’Etat passe avant les dieux. Après, faut pas s’étonner que tout fout le camp, ma bonne dame, mais c’est pas le sujet.
  • Va peut-être falloir qu’on s’inquiète d’éventuels changements administratifs (fiscalité, sécu…) dont j’ignore tout.

Comment résumer un mariage civil au Japon ?
Il ne s’y passe pas grand-chose et votre vie ne change pas davantage…

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