Tu pourrais me ramasser cette savonnette ?

Le Fight Club, c’est un peu le Voldemort de la castagne. S’il est interdit de parler du club-dont-on-ne-doit-pas-dire-le-nom, on peut en revanche parler savon en toute liberté.

Par ici la bonne soap !

Je fais assez d’arts martiaux pour me dispenser de me fritter avec Brad Pitt ou Edward Norton et je tiens trop à mon intégrité rectale pour tester l’équivalent local de la Fistinière. Ceci étant, au croisement du cul et du savon, il y a le sōpu, alias soap, alias aucun rapport avec une série télé américaine.
Je veux parler ici d’un type d’établissement scabreux que sont les soaplands (ソープランド, sōpurando). Le Japon aimant bien les euphémismes, périphrases et formules plus ou moins hypocrites et bon teint, on les appelle aussi bains spéciaux (特殊浴場), sauna privé de luxe (個室高級サウナ) ou encore, mon préféré, pays de la mousse (泡の国).

Vous avez un nouveau massage

Au pays du savon lavant, on ne se contente pas de faire mumuse avec un Tahiti douche en attendant qu’il pleuve. Non, on se baisse pour ramasser des savonnettes en toute connaissance de cause quant à la suite des événements.
De tout temps, les lieux d’eaux ont été un des cadres privilégiés de la prostitution, notamment les bains turcs (トルコ風呂, Torukoburo) qui n’avaient de bains et de turcs que le nom. Vu que tout le monde s’y baigne par définition à poil, l’organisation de joutes gymniques s’en trouve facilitée. CQFD. De ce fait, les “bains” font partie de ces secteurs où la présence yakuza est conséquente depuis des lustres. Un peu comme les films sur la mafia russe où les gangsters se réunissent toujours à un moment ou un autre dans un hammam.

Concernant les soaps, tout s’y fait à base de savon (forcément) et de massage. Les (ré)jouissances varient d’un établissement à l’autre, selon le luxe du lupanar et son éthique vis-à-vis de la loi, du gentillet massage érotique à la pornographie la plus débridée (sauf les yeux). En effet, la loi japonaise sur la prostitution se limite à un seul trou, celui des bébés, ce qui laisse le champ légal libre pour tout un tas de pratiques fellatoires et tripotatoires de type FHB (footjob, handjob, blowjob). Quand Minnie le branle, Mickey mousse…
Nombre d’établissements proposent des services qui vont bien au-delà du massage coquin et de la sucette, auquel cas il ne faudra pas venir vous plaindre d’éventuelles conséquences policières. Pousse-Mousse, tu tires et tu mousses…

Sachez mesdemoiselles, qu’ici, on ne fait pas de jaloux et qu’il existe une version pour femmes du soapland. Sachez également tout le monde que certains n’acceptent pas les gaijin qui le portent sur la figure (Blancs ou Noirs, donc). Sachez enfin que pour le cas où vous seriez bloqué chez vous, vous pourrez recourir au delivery soap (デリバリーソープ, Deribarī sōpu), c’est-à-dire la livraison à domicile via call-girl. Ah, le merveilleux pays où le se(r)vice est roi…

La fente savonneuse

Lors d’une virée à Tōkyō dans ce quartier de la luxure qu’est Kabukichō, j’ai eu, hum, l’occasion de tester la version (très relativement) soft après diverses, hum, tractations diplomatiques avec, hum, ma copine (large d’esprit et cochonne comme pas permis, heureusement). Hum. Bref. Disons qu’un client, que nous appellerons “Monsieur Moi” dans un souci d’anonymat, servira de témoin. Pendant que Yumi part “se distraire” de son côté, je me rends Monsieur Moi se rend à une “bonne adresse” qu’on lui a transmise (merci, Pierrot).

Comment ça se passe ? Monsieur Moi règle d’abord les questions pratiques (type de nana souhaitée, son physique, les prestations, la durée) et bassement matérielles auprès du gérant. Il se fait délester de 18000 ¥ en guise de “frais de baignade” (入浴料, nyūyoku ryō) et de “frais de service” (サービス料, sābisu ryō). D’après les grilles de tarifs que j’ai pu voir ici et là, les prix à l’heure varient de 10000 à 30000 ¥  selon les établissements et le menu. Chacun pourra donc trouver un soap à portée de sa(ses ) bourse(s). Comme il est sage, Monsieur Moi choisit une formule raisonnable (hum…), mais sachez qu’il existe des versions dites “deux roues” (2輪車) et même trois, avec le nombre correspondants de masseuses.
Ensuite, direction la chambre bras-dessus bras-dessous avec la companion. Niveau terminologie, les désignations de cette dulcinée temporaire abondent : companion (コンパニオン), Dame Savon (ソープ嬢, comme on dirait Dame [touche]pipi) ou la poétique princesse des bulles ou reine de la mousse (泡姫, awa hime).
Madame commence par déshabiller Monsieur qui lui rend ensuite la politesse. Une fois débarassé des artefacts vestimentaires encombrants, direction la douche pour un décrassage en règle avec un premier massage assorti d’un savonnage intégral, endroits “stratégiques” inclus. On en ressort propre comme un sou neuf et raide comme la justice.
Histoire de se reposer les guiboles, Monsieur Moi prend place sur le “siège obscène” (traduction littérale pour スケベ椅子, sukebe isu) dans une forme particulière appelée kuguri isu (くぐり椅子).

Tout le monde aura compris que ce n'est pas moi sur cette photo et que je suis allé la chercher sur le Net.

Comme le suggère la photo, cette chaise percée peu commune présente deux avantages. Déjà, on peut y tenir à deux, pratique pour se faire masser le dos à grands coups de loches. Ensuite, certaines zones du corps sont directement accessibles à la différence d’un siège classique. Pour une raison qui m’échappe, la couleur dominante est jaune ou dorée, ce qui lui vaut le surnom de “chaise d’or” (ゴールドチェア, Gōrudochea pour golden chair). La particularité du kuguri isu est d’être un peu plus élevée, de façon à ce que la masseuse puisse se coucher sur le sol et se glisser sous la chaise. De cette façon, avec les montants du tabouret au niveau de son aine, seul son buste dépasse et place sa tête, donc sa bouche, à la hauteur adéquate pour une stimulation linguale de Popaul.
Une fois juché sur le trône, on se fait enduire non pas d’erreur mais de lotion moussante de la tête aux orteils, moyennant quelques pauses sur les zones érogènes. La “justice”, en la circonstance cyclopéenne plutôt qu’aveugle, se dresse toujours fièrement, aussi droite que son glaive proverbial.
Il est temps maintenant de redresser l’ensemble du corps, opération ô combien délicate. Alors là, attention, parce qu’entre le carrelage humide, le savon, la flotte et les pieds nus, s’agit d’avoir le sens de l’équilibre sous peine d’être soi-même la savonnette à ramasser…
Plouf plouf, chacun prend place face à face dans la baignoire avec une vue imprenable et réciproque sur tout ce qu’il y a à voir des merveilles de la Nature. La demoiselle s’empare… eh non, pas de ce que vous imaginez… d’une éponge pour débarasser son éminent vis-à-vis de sa seconde peau savonneuse. Ceci fait, elle s’empare effectivement du périscope de Monsieur Moi auquel elle accorde une mise au point manuelle puis buccale. Et quand je parle de périscope, je ne déconne pas, c’est le surnom officiel de Popaul dans la baignoire (潜望鏡, Senbōkyō).
Et là, s’agit pas de se relâcher. Pour les émotifs qui auraient déjà repeint la pièce en blanc à ce stade des opérations, vous avez échoué à passer les préliminaires. Ce n’était qu’une aimable mise en bouche, les choses sérieuses démarrent.

Vient le plat de résistance. Tels des naturistes en camping, Monsieur Moi et Soapgirl prennent la direction d’un matelas gonflable, ce qui représente un voyage de deux pas environ. Commence alors ce que les Occidentaux appellent le nuru massage, et qui, comme la plupart des concepts passés à l’Ouest, est une appellation impropre en japonais. Ici, on parle de “danse des bulles” (ou danse de la mouse, selon comment on traduit 泡踊り, awa odori) ou de matto purei (マットプレイ, de l’anglais “mattress play”).
Bubblewoman attaque l’onction extrême (et pas l’inverse) en se couvrant, ainsi que Monsieur Moi, d’une lotion de massage lubrifiante à base d’algue nori (j’ai vérifié après coup, je n’avais pas trop la tête à lire l’étiquette du produit sur le moment). Elle se livre ensuite à un massage corporel, comprendre ici “avec l’ensemble de son corps” et pas juste les mimines. Et elle va, et elle vient, et elle frotte, et elle glisse. Le frotti-frotta dure une vingtaine de minutes. On se sent un peu comme une barre de danse sur laquelle s’exercerait une anguille virtuose.
Etant dans l’incapacité de décrire de façon parlante ce qu’on ressent, je me contenterai d’une euphémique “sensation de glissade agréable” (sans blague ?!?) et je ne saurais trop vous conseiller de tenter l’expérience. C’est carrément trop bon !!!

Back to the future tabouret of the luxure for the suite of the gaudriole. La consigne ne change pas : on marche sur des oeufs, sans quoi, glissant comme une savonnette pénitentiaire, c’est l’éclatage de gueule assuré sur le carrelage de la salle de bain. Tel un pontife priapique sur son trône, Monsieur Moi a droit à un rinçage intégral, moult attouchements émoustillants, un séchage complet, quelques dis-camion-pouet-pouet et deux-trois léchouilles bien placées.
La suite des opérations dépend du livre-dont-vous-êtes-le-héros auquel vous avez souscrit en arrivant. Si l’établissement propose des prestations pas spécialement autorisées et même carrément interdites par la loi, rendez-vous directement au paragraphe où vous tringlez la donzelle.
Dans le cas de Monsieur Moi, partant du principe que “sucer, c’est pas tromper” (la preuve, je ne suce pas), allez à la table de massage sans passer par la case départ. En soi, le massage est “normal”, mais ça fait quand même bizarre d’expérimenter pour la première fois la sensation d’avoir quelqu’un debout sur mon dos… Et sans se faire pulvériser les vertèbres ou les omoplates, ce qui est appréciable. Avec une dextérité digitale qui ferait passer Mozart pour un empoté, le moindre centimètre carré de peau a été touché, massé, malaxé, tripatouillé.
Le chapitre final voit Monsieur Moi se retourner sur le dos et se faire absorber la turgescence écarlate par la bouche de Madame Bubulle, qui n’a pas sa langue dans sa poche.
Après l’explosion des sens (c’est beau, hein ?), rerereretour sous la douche pour se débarrasser des restes de ma descendance avortée. A se demander comment on ne finit pas fripé comme une burne de nonagénaire vu le temps qu’on passe trempé…
Là-dessus, Monsieur Moi remet ses oripeaux, s’enfile non pas la demoiselle mais le thé vert qu’elle lui a obligeammant servi, récupère ses grolles à l’entrée et s’en va rejoindre sa légitime dans le soleil couchant, lequel dort en fait à poing fermé depuis un moment déjà.

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