Toi, moi, eux…

Quleques considérations sur le rapport à l’autre dans la société japonaise.
Considérations éminemment subjectives puisque basées sur un ressenti et une expérience tout ce qu’il y a de plus personnels. Qui plus est l’expérience se trouve biaisée par mon statut d’étranger. Point de Vérité avec un grand V, donc. Juste de la sociologie quantique où l’observateur, l’observé et l’observation se modifient mutuellement – ce que d’aucuns appellent en langage scientifique “le foutoir”.

La politesse proverbiale des Japonais n’a rien d’un mythe. Dès lors que vous connaissez l’essentiel des formules de politesse et que vous savez comment les manier, vous maîtrisez une bonne part du vocabulaire usuel et vous avez compris le fonctionnement linguistique et social du coin. Autant la langue japonaise peut être concise, autant la litanie des échanges de politesse peut allonger considérablement un dialogue sans y apporter quoi que ce soit.
C’est le prix à payer pour pouvoir vivre à 127 millions sur un mouchoir de poche. Prenez la France, coupez-la en deux et ajoutez moult collines et montagnes pas très hospitalières ; prenez les Français, multipliez-les par deux. Bilan, on se tasse comme on peut sur une minuscule portion de territoire habitable (80000 km² sur 378000). Sans rapports codifiés et policés à l’extrême, on en viendrait très vite à se taper sur la gueule à force de se marcher les uns sur les autres. Au fond, c’est moins une question de savoir-vivre que de savoir-se-supporter.

Si je m'écoutais, j'ajouterais des bulles avec “prout” dedans ou une savonnette à ramasser.

Si je m’écoutais, j’ajouterais des bulles avec “prout” dedans ou une savonnette à ramasser.

Attention politesse et sincérité ne sont pas synonymes. On parle bien d’une convention sociale, d’une construction artificielle. On entend souvent dire que les Japonais (ou les Asiatiques en général) sont des faux-culs retranchés derrière leurs formules polies alambiqués. C’est vrai !… Comme partout. Je veux dire, en France, quand un commerçant vous dit “bonne journée, au revoir”, je doute qu’il en ait grand-chose à faire que vous passiez une journée formidable ou exécrable. Le commerçant en face n’a pas à être sincère, c’est pas Google, c’est pas ton ami et tu n’es pas le sien. La sincérité existe dans la volonté d’être poli et agréable, parce que c’est ton taf. Pas dans la politesse elle-même.
Je ne suis pas persuadé qu’il y ait une différence fondamentale avec la France sur le plan de la sincérité (ou de son absence). Les raisons profondes ne sont pas les mêmes d’un pays l’autre, mais le résultat est identique : on n’en pense pas un mot dès lors qu’on n’est pas lié personnellement à son interlocuteur.

Le tout est régi par une volonté extrême de consensus. Au Japon, obtenir l’avis de quelqu’un à brûle-pourpoint n’est pas chose aisée. S’il vous le donne, rien ne dit qu’il le pense vraiment. On vous sort souvent soit ce que vous voulez entendre, soit ce que pense la majorité du groupe.
En fait, il ne faut pas aborder la chose sous l’angle éthéré du sentiment mais de la mécanique. Simple contingence pragmatique, la politesse est l’huile qui fait tourner les rouages de la société.

Consensus est le maître mot (et le maître jeu de mots, mais là on parle sérieusement). Eviter au maximum les conflits. Ne surtout pas faire de vagues – les tsunamis s’en chargent déjà. Aucun épi ne doit dépasser, des fois qu’un sabre du temps jadis serait tenté de l’égaliser en tranchant le surplus.

bisounours

Le Japon est-il le pays des Bisounours pour autant ? Eh non. Comme au pays de Candy, il y a des méchants et des gentils. Ou plutôt ceux qui prennent le pli pour former le Groupe et les autres.
Le fait est notoirement connu : au Japon, le groupe écrase l’individu à l’extrême, situation qui paraît inacceptable en Occident. (Détail amusant, j’ai croisé des Japonais tenant un discours en miroir sur la survalorisation à l’extrême de l’individu dans vos contrées.)
Le consensus ne sort pas tout armé de la tête de Jupiter comme Athéna (la cuisse, c’est Dionysos) pas plus qu’il ne résulte d’un processus bon enfant où chacun tiendrait la main du voisin en rigolant de bon cœur. Il se bâtit sur les cadavres de tous ceux qui ne cadrent pas avec les règles, les usages, la norme.
Au-delà de l’envolée lyrique que je viens de pondre, les rapports sociaux sont extrêmement violents dans ce pays de Bisounours armés de sabres. Violence feutrée, certes, mais quand même.

La différence, c’est mal. Au plan “philosophique”, l’argument se défend : elle bouscule l’harmonie donc nuit au bon ordre de l’univers. En pratique, elle se traduit par l’ostracisme.
On s’y entraîne très jeune dans des établissements connus pour abriter des régiments de sociopathes : l’école.
Dire que les enfants sont cruels revient à qualifier Torquemada de type pas très tolérant. Attention, les classes sont soudées, les élèves s’épaulent énormément au point de faire corps comme une phalange macédonienne. Sauf un. Le soufre-douleur qui endure une scolarité sous les auspices de l’ijime (苛め ou 虐め). En France aussi, y a toujours le binoclard, le p’tit gros, celui qui a le malheur de ne pas s’appeler Martin ou Durant et porte LE nom “typé” inscrit en gros sur sa figure. Au Japon, c’est pire. Invivable au sens littéral si on en juge par les cas de suicides d’écoliers.
Les adultes ne sont pas en reste, l’ijime en a cours aussi en milieu professionnel.
L’ostracisme s’applique dès lors que vous ne cadrez pas. Comme dit le proverbe, le clou qui dépasse appelle le marteau de sa petite voix métallique. Enfants issus d’unions mixtes, boum. Coréens, Chinois, reboum. Homosexuels, paf, et c’est pire pour les lesbiennes. Etc. Pour eux, c’est mort d’entrée. Ceux qui n’ont rien de “spécial” mais ne font aucun effort pour entrer dans le groupe, même combat. Faut se couler dans le moule ou se faire enfoncer la tête sous l’eau. Les gaijin forment un cas particulier, parce que trop différents, j’y reviendrai dans un prochain article.
Le seul écart toléré correspond à la période étudiante. Débarrassé de l’uniforme scolaire et pas encore entré dans celui du salaryman, l’étudiant bénéficie d’une relative latitude. A lui la joie des cheveux en pétard, les colorations improbables, le look débraillé. Bref, un étudiant. Il faut bien que jeunesse se passe… Du moment qu’il rejoint le rang une fois sorti de la fac.

Etudiants de l'Université de Kyoto lors de la remise des diplômes. Ils passeront le reste de leur vie dans le même costume et la même variété de tenue.

Etudiants de l’Université de Kyoto lors de la remise des diplômes. Ils passeront le reste de leur vie dans le même costume et la même variété de tenues.

Le conformisme règne donc en maître absolu sur le peuple des clous plantés bien droit. Bien, mal ? Bonne question. En fait non, question débile. Le concept ne relève pas de la morale mais de l’organisation. La société tourne à peu près sans heurts (du moins vu de l’extérieur) au prix des individus qui pourraient gripper les rouages. Pas parfait mais fonctionnel.
Et puis l’anticonformisme, on en revient. Rappelez-vous mai 68, tous ces rebelles en lutte contre les bourgeois et l’ordre établi. Ils sont pas rentrés dans le rang après ? C’est pas eux qui ont accouché de la génération consumériste des années 80 ? laquelle a à son tour pondu la génération bobo actuelle ?…
Que dire de la France, terre d’asile qui colle ses Roms dehors à coups de pieds au cul ? Où le sport à la mode consiste à “casser du pédé” si j’en juge par l’actualité immédiate ? Oui, on dira qu’il s’agit d’“incidents isolés” “dénoncés” par une classe politique “choquée” qui prendra “les mesures nécessaires”. Enfin, n’empêche que lesdits incidents démontrent bien dans le fond qu’en France non plus, si on ne cadre pas avec certains modèles, on risque de le sentir passer.
Donc conformiste, le Japon l’est assurément. Intolérant ? Sur les points évoqués, oui. Plus qu’un autre ? Je ne pense pas. Il l’est différemment, à partir de postulats différents.
Le Japon a pour lui le grand mérite de ne pas s’en cacher. Enfin si, souvent même. Mais il ne se drape pas dans un manteau de dignité hypocrite. Ici, pas de grands discours bidon sur la tolérance ou la grande fraternité des hommes égaux… pourvus qu’ils soient “bien de chez nous” et si possible pas noirs, ni beurs, ni juifs, ni musulmans, ni tatoués, ni homos, ni chômeurs, ni désolé-pour-ceux-que-j-oublie…

Survol rapide du sujet, j’en conviens. Je n’ai qu’esquissé le rapport des Japonais entre eux, pas évidents à jauger (avec un “a”, j’ai pas dit “juger”) de l’extérieur. C’est carrément un autre monde que je suis forcé d’observer de loin… et je ne m’en plains pas. Expérimenter l’ijime par curiosité scientifique, bizarrement, ne me tente pas des masses. Une scolarité passée à être systématiquement choisi en dernier dans les équipes de foot me suffit.
Mon statut de gaijin m’offre une relative marge de manœuvre tout en me fermant certaines portes. Pas obligé de me coiffer comme un Playmobil mais toujours considéré comme une pièce rapportée. En même temps, je ne suis là que depuis un an et Kyōto ne s’est pas bâtie en un jour. Niveau intégration, je n’ai pas à me plaindre de ma condition dans l’ensemble.
Le touriste étranger profitera surtout du côté idyllique de la politesse et de la serviabilité à tout crin. Pour les étrangers naturalisés ou résidents permanents, c’est encore une autre chanson que j’aborderai dans un article ultérieur. La tarte à la crème du “Japon, pays raciste et xénophobe ?” La carte des desserts s’enrichira aussi de “peut-on s’intégrer au Japon” et “la condition de la femme japonaise”, sujets bateau mais incontournables.

Résumer les rapports sociaux au Japon en une phrase ?
Les Bisounours organisent une soiré karaoké et entonnent Si j’avais un marteau.
Sur ce, comme disait l’autre, salut les p’tits clous !

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