Stage commando en milieu scolaire (2)

Suite du portrait de l’école japonaise.

L’élitisme

L’école japonaise est particulièrement élitiste, autant pour les parents que pour les enfants. La sélection démarre à la maternelle et se poursuit tout au long de la scolarité avec quelques moments clés comme le concours d’entrée au lycée et surtout à la fac.
Les parents en chient : c’est un de leurs sujets de préoccupation majeurs ainsi qu’un gros poids sur le budget. Les frais de scolarité sont conséquents : de l’outillage standard de l’écolier aux frais scolaires de l’établissement (qui peuvent atteindre des sommets faramineux dans certains bahuts privés), la facture chiffre. Bon, tous les parents français connaissent ça… S’ajoute l’uniforme, qui est hors de prix. D’autant plus que les enfants grandissent et boum, on achète un uniforme plus grand, ou ils changent d’école et boum, on achète les couleurs du nouvel établissement, et qu’il faut une version été et une version hiver. Là-dessus se greffe une ligne de budget qui est la règle ici : les cours et activités supplémentaires.
Vu la sélection et le nombre de concours, les cours particuliers, cours du soir et activités éducatives apparaissent quasi systématiquement dans le planning de l’écolier lambda, surtout en lycée pour préparer le concours de la fac. A se demander comment ils tiennent sans être gavés d’amphétamines… Les juku (塾, terme courant pour 学習塾, Gakushū juku) sont des écoles privées spécialisées dans les cours en soirée et week-end. Pas question de glander sur la console, tu vas bosser, mon fils ! Ma fille, pareil.
Les élèves sont donc endurants (ou épuisés), habitués à fournir une charge de travail colossale et à ne pas vivre dans le monde des Bisounours. Formés à la concurrence parfois dès l’âge de 3 ans, ils sont des bêtes à concours qui feraient passer un préparationnaire ou un agrégatif acharné pour un piètre amateur dilettante.
La piété filiale, qui a encore du sens ici, les motive, de même que la perspective travail scolaire = bonne école = bon travail. Au pire, la pression parentale fait le reste, les parents arguant (à juste titre, faut reconnaître), qu’avec tout ce qu’ils sacrifient pour leur enfant, il serait souhaitable qu’il y mette du sien. Par contre, à part la mère qui généralement garde la maison, entre un gamin qui est occupé jusqu’à pas d’heure par des cours et un père qui bosse jusqu’à la nuit tombée, on se demande parfois si les membres d’une même famille ont l’occasion de se croiser dans une journée…
Les chiffres peuvent être très variables selon que le gamin suive une scolarité dans le public ou dans le privé et selon ce qu’on comptabilise ou pas (frais d’inscription, frais de scolarité, uniformes, matériel, transport, cantine, clubs, juku, cours particuliers). Il y a pas mal de chiffres pour les amateurs dans cet article (attention aux prix en euros, le taux du yen est très différent aujourd’hui). En 2010, le calcul fait état de 8 millions de yens pour une scolarité intégrale dans le public et plus de 15 millions dans le privé. Les 4 années de fac de base revenaient à 4 millions dans le public et 10 millions dans le privé. Pour les prix en euro, au taux actuel, divisez par 100.

Artifice pour maintenir le lecteur éveillé au milieu d'un long pavé (César) de texte.

Toujours est-il que les élèves sont coachés (ou lobotomisés) et qu’à l’arrivée, ils sont autrement plus motivés que l’écolier français lambda qui traîne toujours la patte pour aller à l’école. Ouiiiiin, j’veux pas y aller !… Enfin bon, ce que j’en vois depuis mon bureau, c’est que mes classes sont de véritables bataillons commandos, polis, disciplinés et motivés comme des kamikazes en culotte courte.
“C’est le genre de type qui boirait un bidon d’essence pour pouvoir pisser sur ton feu de camp. Ce mec-là tu le largues au pôle Nord, sur la banquise, avec un slip de bain pour tout vêtement, sans une brosse à dent, et demain après-midi, tu le vois débarquer au bord de ta piscine avec un sourire jusqu’aux oreilles et les poches bourrées de pesos.” Cette citation culte du non moins culte Terrain Miné avec le cultissime Steven Seagal résume assez bien la mentalité de survivors de mes élèves. Ici, les Marines et les rescapés de Koh Lanta pleureraient leur mère…
Sens des responsabilités, respect de la hiérarchie et de la discipline, considération pour l’enseignement et l’enseignant, volonté d’excellence, c’est le rêve de tout prof d’avoir ce genre d’élèves modèles. Dans ces domaines, les élèves japonais sont 10000 fois plus matures que leurs homologues français (mais rassurez-vous, dans d’autres domaines, ils sont totalement immatures).
Le bon côté, c’est que je n’ai jamais à faire la police avec mes élèves. Je pourrais donner un devoir, partir faire une sieste et revenir sans qu’il y ait le moindre pet de boxon pendant mon absence. L’inconvénient, c’est qu’ils sont parfois trop disciplinés et quoi que je dise, ils le font sans se poser de questions, parfois très bêtement. De même, la notion de groupe étant ce qu’elle est, je suis d’abord face à une classe en bloc plutôt qu’un ensemble d’élèves individuels. Il est inutile que je demande un avis sur quoi que ce soit. D’abord parce qu’en tant que dieu tutélaire de ma classe, mes élèves ne s’attendent pas à ce que leur avis entre en ligne de compte. Ensuite, parce que s’il y en a un(e) qui a le malheur de répondre, tous les autres s’alignent dessus, indépendamment de ce qu’ils pensent vraiment.
C’est assez marrant de voir que certains de mes étudiants en cours particuliers, qui sont à la fac, voire dans la vie active, gardent exactement les mêmes réflexes…

Un truc sympa aussi, c’est qu’à travers la notion de groupe (sur)développée à l’école, les gamins sont nettement plus investis dans la vie scolaire. Par exemple, ce sont eux qui font le ménage dans la classe après les cours (moment que j’adore superviser). Les élèves n’hésitent pas non plus à s’investir dans l’organisation ou la participation aux divers événements scolaires (cérémonie de rentrée des classes et de fin d’année, gestion des clubs, voyages, kermesses, fêtes diverses et variées, rencontres sportives).
Imaginez que chez nous, on a aussi un club de tir à l’arc ! Le même en France, au premier cours, on compterait 3 morts et 12 blessés… Par ailleurs, il m’arrive de bosser en armure, mais pas parce que je suis en ZEP. J’ai la charge de chapeauter un groupe dans un club de kendō avec un collègue, c’est une pure sinécure : le club est autogéré par les élèves et correctement ! On se contente de dire “c’est bien”.

L’enseignement

Le contenu éducatif reste généraliste avant le lycée ; l’orientation commence à l’université.
L’enseignement est basé surtout sur la mémorisation et le QCM au détriment de la réflexion et de l’analyse. C’est bien le seul point noir au tableau à mes yeux et j’ai dû pas mal m’adapter à cette façon de faire dont je ne suis vraiment pas fan.

Les matières enseignées sont dans l’ensemble les mêmes que partout : japonais (oui, bon, ça c’est pas partout), histoire, géo, maths, éducation civique, informatique, anglais, autres langues, biologie, physique-chimie, arts, sport. S’ajoutent quelques matières spécifiques comme la calligraphie, la santé, l’économie domestique.
A la différence de la France où on les voit comme des sous-matières ou un club Med, le sport et les arts sont valorisées sous nos ma latitude comme de vrais cours.
L’économie domestique est une discipline assez particulière sur les “arts ménagers” (cuisine, couture, soins aux enfants…). Je ne compte plus le nombre de potes qui m’ont fait la réflexion pas du tout sexiste comme quoi c’était dur de nos jours de trouver une nana qui sache cuisiner, repasser, coudre… Le fait est que c’est vrai, raison pour laquelle je suis devenu une vraie fée du logis au masculin (je sais repriser mes chaussettes, repasser mes chemises, briquer une baraque à pouvoir manger par terre et faire la bouffe autrement qu’au micro-ondes). Je ne compte plus non plus le nombre de réflexions d’amies qui, de leur propre aveu, en étaient incapables. Ici, non, ça fait partie des choses à savoir et qu’on apprend.
En plus de l’enseignement classique, il y a également des plages horaires prévues pour une liste d’activités longue comme le bras :

  • Invitation de “gens” : mères de famille pour les cours d’arts ménagers (autant faire appel aux gens qui ont de l’expérience), personnes âgées (on s’occupe de nos vieux sans les oublier en maison de retraites), professionnels au service de la communauté (pompiers, policiers…), anciens élèves. Le tout avec cérémonie, discours, mots de remerciements, boustifaille, pour impliquer les enfants dans la “vraie vie” et instaurer des liens intercommunautaires et intergénérationnels. Bref, on inculque la politesse, le respect et la connexion au reste de la communauté qui forme un tout.
  • Ateliers divers, variés, variables selon les niveaux. Par exemple, pour les plus jeunes, lectures d’histoire avec cours de morale associé. Pour ma part, toutes les semaines, j’organise un atelier bonus sur l’histoire française (vu que c’est un peu ma spécialité à la base), histoire de montrer à mes prépas qu’il n’y a pas que Jeanne d’Arc, Versailles et Naopoléon.
  • Groupes de discussion entre élèves. Alors qu’en France chacun va présenter ses doléances individuellement au prof ou au délégué – quand ce n’est pas toute la classe qui braille en chœur –, ici les élèves discutent entre eux des problèmes et des solutions.
  • Confrontations diverses avec le monde extérieur : compétitions sportives ou artistiques avec d’autres établissements, nettoyage des environs, immersion dans le monde du travail…

Cérémonie de fin d'année. Qu'on me donne l'adresse de leur coiffeur... que je n'y aille pas !

Quelques particularités

  • Le tableau idyllique a ses points noirs. On a aussi nos profs pédophiles, des chiffres de violence scolaire qui grimpent et des gamins qui se tuent à la tâche (au sens propre : ils meurent d’épuisement), voire se tuent tout court. Les fantasmes sur les uniformes scolaires (encore plus courants au Japon qu’à l’étranger, je vous laisse imaginer) occasionnent pas mal de “dérapages”, du harcèlement au viol. L’uniforme étant porté du primaire au lycée et la majorité étant fixée à 20 ans au Japon, je vous laisse faire le calcul : on se contente de fantasmer sur le contenant, pas le contenu (mineur !). La pression du groupe fait que tout élève ostracisé passera une scolarité abominable. Et la pression générale liée à l’école explique (sans forcément excuser) beaucoup de comportements qui paraissent aberrants aux Occidentaux. A transformer les gamins en machines à tuer scolaires, faut pas s’étonner que le Japon soit un pays de grands malades. Dernier point, les manuels scolaires font scandale à chaque rentrée, notamment en histoire pour la période de la Seconde Guerre mondiale.
  • Si la coutume est de braire en France pour ne pas aller à l’école, les petits écoliers japonais sont en revanche plutôt heureux d’y aller. “On développe la convivialité et la chaleur humaine, à travers par exemple les repas pris en commun par enseignants et élèves. De même, on insiste sur la nécessité d’accueillir les handicapés, quitte à y mettre les moyens humains en termes d’encadrement. L’informatique est très présente. Les redoublements n’existent pas et on se mobilise pour faire réussir tout le monde. On peut dire que s’y construit une conscience collective à laquelle les Japonais sont très attachés.” (Jean-François Sabouret)
  • Effectif moyen d’une classe : 25 élèves en primaire, 29 au collège. Chiffres très indicatifs, à Tokyo (et dans les grandes villes en général), on peut les multiplier par 1,5.
  • Sans revenir sur le débat des professeurs français qui glandent (si on s’en tient à leurs 15-18h de cours hebdomadaires) ou qui bossent (si on inclut le travail copieux à la maison et les réunions), un prof japonais effectue 40 heures de présence hebdomadaire dans l’établissement.
  • Ce que je préfère, et les pratiquants d’arts martiaux comprendront ce que je veux dire, c’est le respect du sensei. On respecte le savoir et celui qui le transmet. Ici, on s’incline devant un prof comme devant maître Yoda alors qu’en France, c’est pour ramasser un gadin et lui balancer. Les profs sont respectés par l’ensemble de la société, valorisés et bien payés (en tout cas, moi, très bien si je compare à ce que je toucherais en France pour le même boulot). Je lis régulièrement les récits de profs français et de leur mal-être (justifié) professionnel. Condoléances… Je vais bosser le cœur léger sans me demander si je vais recevoir un crachat, une insulte ou un compas et sans raser les murs pour éviter les parents d’élèves et autres grands frères castagneurs.
  • L’uniforme est obligatoire dans quasiment tous les établissements, publics ou privés. Article dédié au sujet en préparation. En théorie, c’est le même pour tous… En pratique, si j’aligne tous les élèves d’une de mes classes, y en a pas deux pareils, chacun le customisant à son goût plus ou moins discrètement (surtout les filles). A ceux qui ont vu cette sinistre bouse daubesque qu’est Fast and Furious : Tokyo Drift, je confirme qu’on porte bien des uwabaki (上履き). Ouaip, je fais cours en charentaises (mais pas en pyjama quand même) et mes élèves sont en chaussons (ce qui n’en fait pas des pantouflards).

Uwabaki, la pantoufle de Cendrillon à l'école.

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