Du sang, des tripes… et de la langue

Si le Japon est la patrie des sushis, sa cuisine ne s’y limite heureusement pas. Se taper une bonne plâtrée de tripes est tout à fait possible !

Les abats ne sont pas du goût de tout le monde, le côté répugnant étant souvent plus psychologique que gustatif, eu égard à la provenance des morceaux. Chacun ses goûts, donc on s’en fout. Si comme moi vous aimez les tripes, le foie, le rognon et tout autre partie organique et boyassière, vous pourrez goûter les horumon yaki (ホルモン焼き).

Si vous avez l’oreille, vous remarquerez que le mot ホルモン ressemble étrangement à… hormones ! C’est effectivement le mot qu’ont repris et adapté les Japonais. Hormone devient horumon et les hormones deviennent des tripes.

La langue japonaise n’est pas très différente des langues parlées dans le reste du monde. Son vocabulaire propre n’est pas exhaustif et elle pioche ailleurs les mots qui lui manquent. C’est à ça que sert justement (mais pas seulement) le syllabaire katakana. Quelques termes sont issus du français, de l’anglais ou de l’allemand, notamment quand le Japon se met à l’école de l’Occident pendant l’ère Meiji ; beaucoup proviennent de l’américain après la Seconde Guerre mondiale. L’influence américaine tient à la fois à l’occupation, au modèle plus ou moins imposé par les Yankees et à un effet de mode commun à tous les “satellites” des States. Pour le dernier point, il suffit de voir le nombre de mots anglo-saxons qui passent dans la langue française à la même période.

Evidemment, le passage d’une langue à l’autre s’opère à plus ou moins bon escient. Pas toujours bon dans le domaine publicitaire. Comme je me suis déjà moqué du franponais, je ne reviens pas dessus. Les Japonais ne sont pas seuls à blâmer, il suffit de voir comment s’expriment certains Français pour s’en convaincre, et je ne parle pas seulement de la cible facile des djeunz mais de secteurs tout ce qu’il y a de plus sérieux. N’importe quel financier donne l’impression de s’exprimer dans un franglais à la Jean-Claude Vandamme mais en moins marrant. User, oui… abuser, non.
A l’inverse le combat de certaines administrations ou de l’Académie pour franciser certains mots qui n’en auraient pas besoin est tout aussi débile : vouloir imposer mèl pour mail, qui est complètement intégré et passé dans le langage courant, a autant de sens que si on envisageait ouiquennede pour week-end.
Et on pourrait se moquer aussi des mots japonais passés en français. Bonzaï et son Z bien marqué… Le si célèbre (et galvaudé) kamikaze n’est pas le terme exact : Tokkōtai aurait été plus exact… Et si vous pratiquez les arts martiaux en kimono, bon courage et heureusement que le ridicule ne tue pas.

En général, pour peu qu’on ne soit pas trop con, on retrouve à peu près le mot originel dans sa version en katakana. Certains termes moins évidents le deviennent davatange dès qu’on est habitué à la gymnastique de la transcription et aux particularités de la langue japonaise.
En effet, en Occident, on agglutine les lettres ; ici, les syllabes, soit grosso modo une consonne + une voyelle en mettant de côté certaines spécificités (redoublement de consonnes, allongement de voyelles). Certaines lettres sont par ailleurs inconnues (comme le v), de même que certaines phonèmes (fi, ti, etc.) : ils sont rendus soient par des kana créés exprès, soit par des sons approchants (b pour v par exemple).
Outre les joies de la transcription, s’ajoute un repiquage pas toujours heureux au niveau du sens, lequel peut n’avoir à l’arrivée aucun rapport avec le mot initial.

Et c’est ainsi que les hormones deviennent des tripes.

En vrac dans le domaine culinaire :
ホルモン (horumon) : tripes
ビール (bīru) : bière
フライドポテト (furaido poteto) : frites (fried potato)
ポタージュ (potāju) : potage
カフェオレ (cafeore) : café au lait
クロワッサン (kurowassan) : croissant
アイスクリーム (aisu kurīmu) : glace (ice cream)

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