Yojimbo

Titre original : 用心棒 (Yojimbo)
Réalisation : Kurosawa Akira
Scénario : Kikushima Ryuzo & Kurosawa Akira
Pays d’origine : Japon
Genre : film de sabre
Durée : 110 minutes
Année : 1961
Avec : Mifune Toshirō, Nakadai Tatsuya, Tsukasa Yôko, Yamada Isuzu, Katō Daisuke, Kawazu Seizaburō, Shimura Takashi, Tachikawa Hiroshi, Natsuki Yosuke

Synopsis :
Japon, XIXe siècle. Un samouraï errant fait étape dans un village terrorisé par deux clans rivaux. En se ralliant successivement à l’un et à l’autre, il va précipiter leur chute et sauver les villageois de leur joug.

Remakes :
Le Garde du Corps aura une suite intitulée Sanjuro. Il fera également l’objet de plusieurs remakes, 9 si on en croit imdb.

  • Pour une Poignée de Dollars (1964) n’est pas vraiment un remake. Sergio Leone a simplement copié sur son voisin, pensant que l’original resterait inconnu hors du Japon. Le calcul n’était pas mauvais vu la confidentialité du cinéma nippon en-dehors de sa terre d’origine… sauf que pas de bol, Yojimbo s’est exporté. Comme dans un de ses westerns, Leone a donc affronté Kurosawa en duel lors d’un procès pour plagiat.
  • Django (1966) présente une intrigue similaire avec un trésor en plus. Ça pourrait aussi bien être un remake ou un plagiat de Pour une Poignée de Dollars qu’un plagiat du Garde du Corps (Leone n’est peut-être pas le seul à avoir eu l’idée). C’est l’époque commence où l’âge d’or du “cinéma bis” italien qui repompe tout et n’importe quoi pour accoucher de tout (Leone) et n’importe quoi (navets, nanars, indicibles séries Z).
  • Karate Warriors (1976) s’inspire du Garde du Corps mais s’en éloigne par d’autres éléments d’influence.
  • The Warrior and the Sorceress (1984) a une histoire clairement inspirée du Garde du Corps, transposée dans un univers médiéval-fantastique. Reste à savoir si le film, le scénariste ou le réalisateur revendique leur source.
  • Dernier Recours (1996) annonce au générique “inspiré de l’histoire de Kikushima Ryuzo & Kurosawa Akira”, donc certifié remake.
  • Inferno (1999) fait référence explicitement référence à Yojimbo dans la dernière scène.
  • Kaze no yôjinbô (2001) est série TV d’animation adaptée du film de Kurosawa.
  • Slevin (2006) n’est pas un remake à proprement parler mais un patchwork d’emprunts à des tonnes de films.
  • Sukiyaki Western Django (2007), comme son nom l’indique, est davantage un remake de Django qu’un vrai remake du Garde du Corps.

Tout le monde connaît Pour une Poignée de Dollars, excellent western et film fondateur du genre spaghetti. Ce qu’on sait moins, c’est qu’il ne s’agit “que” d’un hybride mi-plagiat mi-remake, brillant, certes, ce qui est assez rare pour le souligner. Tout part de Maître Kurosawa. Leone a bien réussi son coup et on note que les divers remakes effectifs ou supposés adoptent souvent une vision western. Pourquoi ? Eh bien, simplement parce que le Garde du Corps en est un… plus ou moins. Kurosawa a voulu rendre hommage à sa manière au western, forcément, les adaptations ultérieures y trouveront leurs aises en retournant aux racines. En mêlant le film de sabre et le western, le tout remanié à sa sauce, Kurosawa crée un “chambara spaghetti” avant l’heure et devient ainsi indirectement le fondateur du western spaghetti, pas seulement au plan thématique mais aussi dans la façon de filmer.

Kurosawa signe ici une oeuvre au ton léger comparé à sa filmographie pessimiste. C’est à la fois drôle et profond, un authentique divertissement intelligent !

La force du film vient du personnage de Sanjuro, héros ambivalent. Comme beaucoup de rônins (samourai sans maître), il loue ses compétences de guerrier comme mercenaire. En cela, on est loin de l’idéal de servir jusqu’à la mort si cher au Bushido. D’autant que même temporairement au service d’un maître, Sanjuro a une conception bien à lui de la loyauté… qui va d’abord à lui-même. Samouraï cynique et pauvre, son seul intérêt semble être l’argent et pourtant… Lorsque l’aubergiste lui expose la situation (un maire faible, un “shérif” corrompu, deux clans qui règnent en despotes et les pauvres villageois au milieu), Sanjuro lance immédiatement l’idée de faire le ménage en éliminant toute la racaille. L’individu va utiliser la force des groupes pour les retourner l’un contre l’autre, idée assez paradoxale au Japon. Remarquez que sur le fond, c’est un samouraï (donc issu de la classe noble et dirigeante au moins sur le papier) qui règle les problèmes… donc finalement plutôt conforme à la mentalité de caste de l’époque. Bref, il y a un jeu très profond sur le personnage, ses défauts, son humanité, sa classe, ses valeurs.
Nonchalant, cupide, versatile et pas très soigné, bref, à mille lieues de la machine de guerre et de droiture mythique qu’est la figure du samouraï, ce héros “à lecture multiple” est interprété avec brio par un Mifune très convaincant. La performance est d’autant plus impressionnante qu’elle rend crédible un personnage finalement complexe, parce qu’humain, coincé entre les valeurs idéales inaccessibles de sa classe et le pragmatisme d’un guerrier pauvre qui meurt de faim. S’il n’a pas le panache héroïque et sacrificiel de ses collègues des Sept Samouraïs, il a ce côté attachant du type avec un bon fond, qui fait ce qu’il peut pour survivre.

Une phrase qui fait toujours bien sur un CV.

On pourrait faire une longue étude des plans larges, gros plans, travellings… je résumerai en disant que la caméra est particulièrement efficace et nerveuse au point qu’elle révolutionnera la façon de filmer occidentale.

Tous ces éléments font de Yojimbo un véritable chef-d’oeuvre, très moderne pour son époque, et novateur au point de révolutionner le cinéma sur son sol comme ailleurs.

Un mot tout de même sur certains aspects criticables ou en tout cas critiqués.
Le Garde du Corps est un film à peu près exempt de défauts. L’histoire, il y a 50 ans était encore originale. Depuis, les héros solitaires pas toujours héroïques ont fait la fortune du cinéma et ont un air de déjà-vu. La réalisation est un sans-faute. Rien à redire de l’interprétation (palme à Mifune qui casse la baraque) et des personnages. La bande-son est peut-être un peu « spéciale », mais on n’avait pas les mêmes goûts en ce temps-là ni sous ces latitudes (et j’avoue mes lacunes sur les ambiances sonores dans le cinéma des années 60).
Mais c’est un film japonais. En cela, il peut décontenancer le spectateur peu habitué à certains codes. Par exemple, certains personnages comiques affichent un burlesque rappelant le cinéma muet. De la même façon, on peut citer certaines expressions qui paraissent exagérées ou le fait que tous les personnages armés parlent avec des grosses voix alors que les faibles sont tous des geignards. C’est oublier que le cinéma japonais est très expressif et qu’une partie de ses racines plongent dans le théâtre (notamment dans le cas des figures mythiques comme les samouraïs).
Le rythme accuse certaines baisses… A voir… on est habitué avec la surenchère actuelle à ne plus décoler de son fauteuil et à crouler sous une action non-stop qui donne le tournis. Et puis le cinéma asiatique est plus contemplatif que le nôtre, la violence y étant plus diffuse, plus ponctuelle, à l’image du sabre qui jaillit d’un coup, frappe, tue, et qu’on rengaine. Et pour un bon samouraï, pas besoin de batailler en continu pendant 1h30, un coup suffit, c’est efficace, ces bêtes-là.
Bref, pour en profiter pleinement, il faut savoir le replacer dans son contexte, son époque, sa culture… et ne pas le regarder uniquement à travers notre prisme occidental et nos petites habitudes cinématographiques.

(Republication de ma chronique de juillet 2010 sur Le Boulevard des Stars.)