Veillée maritale

C’est comme une veillée funèbre. En plus jovial. Et en vachement plus tendu.

Or donc, il était une fois, diantre et palsembleu ! Oyez bonnes gens la geste héroïque du damoiseau. Oncques ne vit épopée qui méritât plus qu’icelle d’être chantée.
En clair, je vais vous raconter la veille de notre mariage.

La journée s'annonce sous les auspices d'une course folle.

La journée s’annonce sous les auspices d’une course folle.

Eos aux doigts de rose étend ses mimines délicates sur la bonne ville de Kyōto. Je me lève (et je te bouscule). S’ensuit une ellipse narrative sur les joyeusetés du réveil : attendre que la gaule du matin retombe, vidange, douche… Café, clope, re-café, re-clope.

Première mission : récupérer ma cohorte de Français.

Mes parents, mon grand-père et sa compagne (lui qui m’a vanné des années à propos de mariage, ce sera l’occasion de lui renvoyer l’ascenseur), mon témoin et sa femme. Soit 85,71% de mes invités. La dernière de mes sept mercenaires, Ayami, se débrouille par ses propres moyens. Comme elle habite à cinq minutes du sanctuaire où se déroulera la cérémonie, ça devrait aller.
J’ai sans doute dû battre le record de la liste d’invités la plus courte du monde, capable de tenir sur un timbre-poste. Je m’en défends en rétorquant que 7 est le chiffre de la perfection. Ce prétexte sonne mieux que “ça me faisait chier d’inviter des gens”. Et puis en ajoutant la liste d’invités communs, collègues et amis du cru, ce chiffre dérisoire gonfle assez pour devenir presque normal.
Mes parents étaient déjà venus lors de nos fiançailles il y a deux ans. Les autres, jamais. Dans tout ce petit monde, aucun ne parle japonais, la moitié baragouine plus ou moins l’anglais. A part ma mère qui dispose d’une bonne culture générale de l’Asie, le reste oscille entre deux notions basiques et rien du tout. Je les ai quand même abondamment briefés depuis des semaines, ne serait-ce que sur les impératifs (on se déchausse à l’intérieur) et les trucs à ne surtout pas faire (garder ses grolles à l’intérieur).
Bref, largage en pleine terra incognitissima.

Dans un premier temps, direction Ōsaka, point de chute autrement plus proche et pratique que Narita. J’évite le gag de me gourer d’aéroport. Oui, parce qu’Ōsaka en possède deux : l’aéroport international d’Ōsaka, alias le piège au nom trompeur, puisqu’il sert moins pour l’international que pour les vols domestiques ; et l’aéroport international du Kansai, qui présente la particularité d’être installé sur une île artificielle.
Après les formalités diverses de récupération de bagages, douane, toucher rectal, je réceptionne la théorie, comme il faut s’y attendre, en lambeaux. Ils ont déjà enduré la voiture, le TER, le bus, le TGV, le RER et l’avion, je complète la liste avec le ferry puis le Shinkansen. Ne manquent que des patins à roulettes.

Deuxième mission : l’hostellerie

Une fois le commando rapatrié sur Kyōto avec armes et bagages, direction le bercail. Les bercails plutôt. On aurait pu bazarder mes supporters dans un hôtel, mais bon, tant qu’à les avoir sous la main, on a décidé de les héberger à demeure, dispatchés entre notre home sweet home et celui des parents de Yumi.

Ici commence le choc des titans cultures…

Présentation aux parents de Yumi que seuls mes parents ont déjà rencontrés. Je pleure (métaphoriquement) de voir toutes mes belles recommandations s’envoler. J’entends un “hello” de quelqu’un qui n’a visiblement pas retenu la version japonaise et encore moins écouté quand j’ai dit que les parents de ma femme étaient francophones.
Ça y est, je me dis, les fauves sont lâchés…
S’ensuit une joyeuse cacophonie où chacun joue sa partition à son gré. Courbettes, embrassades et serrages de pognes s’entrecroisent, véritable auberge espagnole salutatoire. Le souk total.
Passé l’instant d’effroi du “mais… mais… ils font n’importe quoi”, Yumi et moi finissons par exploser de rire.

Là-dessus, passage obligé du “on va vous faire visiter les lieux”. Un moment intellectuel fort. “Ici, c’est la cuisine.” Le frigo donnait à peine un indice sur l’usage de la pièce. “Là, avec le lit, c’est la chambre.” Lapalice, mon héros…
Ici, point stratégique : les gogues. Et… Ah, ok, plus personne ne suit, c’est le défilé pour vidanger.
J’en profite alors pour répéter LA consigne sur l’enlevage de grolles et ses corollaires. Commence alors la distribution des chaussons d’intérieur, ceux pour la maison et ceux spécifiques aux gogues. Y a tellement de godasses et de chaussons de tous les côtés qu’on se croirait la veille de Noël.

(Hop, ellipse narrative sur les allées-venues chez-nous-beaux-parents à trimballer des valoches, tels Bourvil et Gabin. Le temps que tout le monde déballe ses oripeaux, j’avale mon 144e café de la journée.)

Les valises vidées, on procède au premier échange de cadeaux. Oui, vous avez bien lu “le premier”. A ce stade, il s’agit du cadeau de politesse. De bienvenue de la part des hôtes (qui reçoivent), de remerciement pour l’accueil de la part des hôtes (qui sont reçus). Suivra un autre échange plus formel avant le mariage. Et encore un au moment du départ.
Après la grande distribution de verroterie, eau de feu et peaux de castor, direction la bouffe.

Le repas se déroule sans incident majeur. Mis à part que mon grand-père a, comme d’habitude, renversé son verre sur la chemise de mon paternel. La geste familiale est pleine d’anecdotes du même tonneau. Dès qu’ils sont côte à côte à table, ça ne rate jamais. Donc ça n’a pas raté…
Passons sur les goûts culinaires de la famille : pas d’amateurs de sushis ni de saké. Mon père ? Incapable de manger sans pain. Mon grand-père ? Incapable de finir son repas autrement que par une languette de camembert. Autant dire qu’on s’est marré pour faire les courses…
Les baguettes, n’en parlons pas… Au moins, on évite le gag du planter de baguettes dans le bol de riz, pratique qui appartient aux rites funéraires (la part du mort). Remarquez, pour plomber l’ambiance à table, c’est idéal.
Je ne suis pas prêt d’oublier ce repas illustrant à merveille la notion de fossé culturel. D’un côté, fourchette, barbaque, baguette, pinard ; de l’autre, baguettes, poisson, riz, saké.
A se taper la tête contre les murs… Sur des cloisons en papier, aucun risque de choper mal au crâne.

Intermède

Là-dessus, sieste digestive, histoire que les ancêtres se retapent un brin. Pendant qu’ils roupillent, Yumi et moi passons en revue les 12 millions de détails à vérifier pour le jour J. Je descends mon 878e café. Limite si je ne me promène pas avec mon thermos dans une main et un pot de chambre dans l’autre…

Mon meilleur ami.

Mon meilleur ami.

Troisième mission : distribuer les ordres de mission

Au réveil, pas question de glander. Attaque des révisions pour le lendemain. Vérification des tenues. Ouf, personne n’a oublié qui sa veste, qui sa cravate, qui sa robe des grandes occasions. Rabâchage des consignes. Tournée de café. Distribution des rôles.

Ce dernier point mérite quelque explication. Impossible de couper au cliché du général haranguant ses troupes avant la bataille. Passage en revue des grognards par un Napoléon dopé à la caféine…
Attention, on ouvre grands ses esgourdes ! Vous n’avez rien à faire… ou presque. L’important tient dans le “presque” ! Le rien est dans vos cordes, je vous fais confiance.
Zéro discours sur les choses de l’amour, dégoulinant de guimauve et de mièvrerie. Silence radio, black-out, personne ne l’ouvre à part le prêtre (surtout) et moi (un peu).
Pendant la cérémonie ? Bah, vous restez sagement assis. Vous écoutez. Vous comprendrez rien, le prêtre parlera en VO non-sous-titrée.
Le témoin ? Tu feras de la figuration, grand. Pas d’alliances à couver précieusement. A la place, Yumi et moi on s’échangera des coupes de saké. Oui, on va pochetronner pendant que vous crèverez de soif en attendant la réception et les rafraîchissements. La vie est injuste, que veux-tu. Et encore, je t’ai fait passer dans la famille, sinon tu resterais à la porte avec le cortège et tu ne verrais rien de la cérémonie.
Bon, le presque… A la fin de la cérémonie, pour sceller l’alliance… Non, pas avec une arche et non, on n’a pas invité Indiana Jones. J’en étais où ?… Pour sceller l’alliance entre les deux familles, vous allez boire du saké avec la belle-famille. Non, maman, ce n’est ni une question ni une proposition ni une option : c’est OBLIGATOIRE ! Oui, papa, je sais que tu as l’impression de boire de l’essence. Bon. Vous êtes assez vieux pour avoir connu l’huile de foie de morue, c’est pareil comme rituel. Personne ne veut, mais tout le monde y passe. Sinon les foudres divines risquent de s’abattre sur vous. Ainsi que les miennes. Et ça, vous ne voulez pas.
Verstanden ? Rompez.

L’état des troupes

Dans mon infinie bonté, j’accorde aux invités quartier libre pour le reste de la journée. Journée qui est tellement entamée que le geste n’a pas grand sens hormis passer pour un grand seigneur à moindre frais. Ils sont trop claqués pour sortir baguenauder. Quant à nous, on est trop pris par la 5e “dernière” vérification de notre check-list pour jouer les guides touristiques. De toute façon, la visite est prévue pour ce week-end. Petit crapahut en perspective pour les achever, des fois que leur traversée céleste et la cérémonie n’aient pas déjà eu leur peau.
Pleins de bonne volonté, ils nous proposent leurs services. Les coups de fil à passer, on oublie à cause de la barrière de la langue. Cocher la check-list en kanji, on a essayé 5 mn avec mon père. “3e ou 4e ligne, c’est le bitonio qui ressemble à deux drapeaux face à face avec un petit carré en bas.” Cocasse au possible mais inefficace.
Bref, on laisse les adultes entre eux à tourner en rond, ronger leur frein en attendant le lendemain, me regarder avaler mon 374000e café. Au moins, les sujets de conversation sont tout trouvés : leur voyage pour un quart, le mariage pour le reste.

Je m’octroie la tâche de vérifier la météo pour la énième fois depuis deux semaines. Le vieux prétexte pour jeter un œil sur mes mails dans foulée… Mails qu’on peut résumer en : “ça va ? pas trop stressé pour demain ?”
Bah nan, pourquoi ?

  • Mon ambassade est arrivée à l’heure et en un seul morceau. Je m’inquiétais un peu pour mon grand-père, vu qu’un périple pareil n’est pas de tout repos à 86 ans. Mais finalement ça va. Un peu déboussolé par la fatigue du voyage et le dépaysement, mais il a la faculté de ne jamais se laisser démonter et de tout prendre avec philosophie. Un maître zen à sa façon. Personne n’est complètement largué vu que tout le monde parle français (sauf quand mon père saupoudre ses phrases de mots picards…).
  • Niveau préparatifs, pas de quoi stresser non plus. Depuis des mois qu’on est dessus, je ne vois pas ce qu’on aurait pu oublier. Le seul risque, c’est un imprévu, mais ça, par définition… Vu le nombre de facteurs, y aura forcément un truc qui va foirer ou ne pas se passer comme on veut. On verra bien quand on y sera. Donc inutile d’être tendu comme une corde à violon, un arc ou un string (rayez les mentions inutiles).
  • Et la météo alors ? Elle s’annonce “variable”. Moitié ensoleillée, moitié nuageuse, avec des averses éventuelles. Un vrai temps lillois… La météo japonaise s’offre le luxe de préciser les tranches horaires où le risque de pluie est le plus important. Or, on sera dans la salle de réception, donc qu’il pleuve des cordes ou neige des pendus, rien à secouer ! Du moment qu’il ne drache pas pendant l’entrée et la sortie du sanctuaire ni pendant la traditionnelle séance photo des mariés en costume… les séances plutôt, puisqu’il en est prévu deux en extérieur, une avec la mariée en tenue traditionnelle, l’autre en robe blanche à l’occidentale.
  • On s’inquiétait des cerisiers, dont la floraison précoce risquait de nous priver du spectacle. Dans l’ensemble, ils ont bien tenu, malgré un week-end pluvieux et venteux. Et même si beaucoup commencent déjà à méchamment se dégarnir, il en restera bien assez pour nous. Donc sauf ouragan dans la nuit, on pourra se marier sous les cerisiers en fleurs ! On a bien fait de choisir un jour faste du calendrier religieux, les dieux sont de notre côté.

Tout zen que je sois, montée d’adrénaline il y a. Mais c’est pas du stress, nuance. Elle tient surtout à l’attente, à l’impatience, au fait d’être sur le qui-vive pour garder un œil sur tout. Le café joue peut-être aussi, j’ai quelque peu chargé la mule à ce niveau ainsi que môman l’a si joliment fait remarquer. Sortant des toilettes, elle me balance : “je sais que tu viens d’y aller avant moi, ça sent fort le café”. Merci maman, maintenant je sais d’où je tiens mon don pour la poésie…
Bref, je me sens bien.
Tendu par l’attention de tous les instants et détendu pour le reste. Une journée passée à jouer les hôtes accomplis, à gérer et cocher des listes, bref des trucs d’intendance où je suis dans mon élément. Demain, j’aurai ma femme, ma cérémonie traditionnelle, mes cerisiers, je suis sur un nuage. Que demander de plus ?
Yumiko, elle, a largement dépassé le stade de la boule de nerfs. Et sans café, encore ! Elle cumule le petit nuage comme moi et le syndrome universel du stress de la mariée. Court dans tous les sens de façon erratique, comme une boule de flipper (qui roule, qui roule). Vérifie trois fois de suite le même truc sans se rendre compte qu’elle est en mode repeat. Ressemble à une espèce de prophétesse hagarde, échevelée, hallucinée. Et pourtant… Ma promise est “rayonnante”, comme dit le cliché, moitié parce qu’elle est heureuse… et moitié parce qu’elle court de tous les côtés à la vitesse d’un rayon de soleil.

L’heure tourne

Donc “demain”… euh… vaut bien ses guillemets. L’événement “futur” appartient au passé à l’heure où j’écris. Niveau marge d’erreur, c’est bien pratique de prophétiser après coup.
(Attention, formation de clichés en approche ! Tirez à vue !)
Donc demain, ce sera le grand jour ! Celui d’un événement (qu’on espère) unique qui verra l’instant magique de pure émotion où nous ferons le grand saut devant une foule d’invités qui auront la joie de partager notre bonheur et garderont gravé à jamais dans le cœur le souvenir de cette merveilleuse journée. (Soit dit en passant, 1) mes yeux saignent, 2) les italiques me filent le torticolis…) Par contre, ce ne sera pas comme on nous l’a dit le premier jour d’une vie de bonheur à deux qui en réalité remonte au jour où Yumi et moi avons fini tout nus dans le même pieu commencé à sortir ensemble.
Par-dessus tout, nous espérons que ce ne sera pas le plus beau jour de notre vie. Surtout pas ! Faut arrêter de dire ça, sans déc’. Vous imaginez ? Ça voudrait dire que tous ceux qui nous restent à vivre seront forcément moins bien… C’est atroce de souhaiter une chose pareille…

Et vive la mariée !

Et vive la mariée !

Pour les ceusses qu’auraient pas suivi :
– Acte I : annonce
not-to-do-list
– Acte II : mariage civil, heure H
mariage civil, résumé de notre épreuve de fond
– Considérations sur notre mariage religieux
– Considérations sur nos tenues pour le rite shintō
– Acte III : mariage religieux, heure H
– Acte III : le jour J, cérémonie au sanctuaire et réception
– A ne pas venir : vidéo de la nuit de noce
Après, promis, j’arrête de vous bassiner avec notre mariage (quoique, le voyage de noce pourrait éventuellement peut-être remettre le sujet à l’honneur un de ces quatre).

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