Un peu de baston dans un monde de brutes

Bon… J’en ai tellement à raconter depuis le dernier récit en date de mes aventures que je ne sais par où commencer. Je vais donc me rabattre sur une méthode qui a fait ses preuves en matière d’organisation : le vrac.

Ouvrons les hostilités avec…

… mon premier tournoi de kendō (et non pas un bal masqué comme ont pu le penser deux-trois crétins en voyant la photo).

Retour aux sources

Le kendō, j’ai pratiqué en France. J’en garde une impression relativement mitigée. Sans doute parce qu’il a perdu un petit quelque chose à l’exportation. Après, particularité du kendō français ou simplement de mon ancien club, aucune idée. Ambiance un peu trop détendue à mon goût, parfois carrément dilettante… novices laissés en plan ou pris de haut… dimension spirituelle inexistante… respect à géométrie variable de l’étiquette, dont certains membres ignoraient le pourquoi… La philosophie se résumait à gagner, gagner, gagner. Seule la technique avait droit de cité, l’idée maîtresse étant de se montrer le plus bourrin possible. Bref, un “pur” sport de combat qui renvoyait l’art martial en lui-même aux oubliettes. Ceci, je m’abstiendrai de toute généralisation abusive, ayant eu l’occasion de rencontrer des pratiquants qui eux vivaient tout le contraire… ce qui m’a finalement poussé à les rejoindre dans un autre club certes rikiki, sans palmarès flamboyant ni pléthore de gradés, mais avec une tout autre philosophie.
(Pour vous faire une idée, vous reprenez tout le paragraphe en écrivant le contraire.)

Made in Japan

Catapulté dans la patrie des arts martiaux, autant m’y remettre. Kyūdō, iaidō et évidemment kendō, tout est expliqué ici.
La quête d’un dōjō a été facilitée par le père de Yumi qui a su me conseiller pile-poil ce que je cherchais : un petit club avec un excellent maître.

Le boss, pour le cliché, je ne pouvais rêver mieux. Il est vieux, petit, chauve comme un bonze, doté d’une barbichette plus longue que la mienne. Il cadre tout à fait avec le poncif de l’Asiatique impénétrable, avec ou sans le casque. Autant que je m’en souvienne, je ne l’ai jamais vu sourire. Tant qu’à donner dans les phrases toutes faites, ajoutons qu’il est sévère mais juste. Dire de lui qu’il se montre strict est un doux euphémisme. Les rappels à l’ordre se font dans le silence… et la douleur. A côté, la discipline d’une caserne prussienne fait figure de Spring Break.

Avec le temps, on découvre le sensei fin lettré, maître de thé, calligraphe, grand connaisseur de l’histoire et des arts de son pays, expert aussi bien au sabre qu’à mains nues, avec une lance ou un arc. Bref, le type qui quoiqu’il fasse atteint dans le pire des cas un excellent niveau. Dernier point, comme tout vieux sage qui se respecte, il dispose évidemment d’un stock conséquent de maximes absconses et aphorismes mystérieux.

Les lieux ne sont pas grands, le recrutement est donc limité pour éviter de se marcher dessus. Qui plus est, comme toute démarche d’enseignement le démontre, la quantité finit par nuire à la qualité. Suffit pas d’arriver et d’allonger la monnaie pour avoir sa licence et sa place : on est testé. Le but n’étant pas d’aligner une légion d’élèves mais un commando de disciples. L’idée n’étant pas non plus de recruter des monstres du sabre qui n’ont rien à apprendre mais des éléments prometteurs qui apprendront et feront fructifier l’enseignement.
Pour commencer, un petit laïus qui n’est pas sans rappeler un entretien d’embauche. Là, j’ai été un peu déçu que le sensei parle normalement. Je m’attendais à un phrasé à la Yoda…
Ensuite, en tenue pour un test en combat. Et là, c’est le drame. Malgré un assez bon niveau quoiqu’un peu rouillé, l’humiliation intégrale. Chez le maître, tout est à l’économie de gestes. Ce qui ne l’empêche pas de repousser tous les assauts. On finit essouflé, en nage à s’escrimer et mouliner comme un perdu… pour rien. Touche zéro. Lui reste frais comme une rose. Il a eu tout le loisir de me porter quinze coups sans le faire, ce qui est encore plus humiliant. Verdict : “pas terrible mais on peut faire quelque chose”. Soit la meilleure note qu’il accorde dans son système binaire (l’autre note étant “dehors”). En attendant, ça calme.
Et là-dessus, c’est parti. Entraînement intensif, et ça continue encore et encore, c’est que le début d’accord, d’accord. Et intégration au reste du groupe, où je suis, une fois n’est pas coutume, le seul fromage blanc.
Quelques particularités en vrac :

  • Il n’y a pas de femme de ménage. C’est nous qui entretenons nos locaux. Ça me rappelle mon bahut, sauf que les rôles sont inversés : ici, c’est moi l’élève qui nettoie.
  • La dimension spirituelle prépondérante. On se croirait presque dans un temple shaolin. Et le plus beau, c’est que ça se ressent dans la pratique et le développement d’un kendō plus soigné, plus grâcieux, plus harmonieux.
  • Le groupe de kenshi soudé. Ce qui est une tautologie au Japon de parler de groupe soudé. La hiérarchie senpai (先輩) / kōhai (後輩) ne se limite pas à un rapport de supérieur à un inférieur mais crée une dynamique d’apprentissage particulière. Les réprimandes ne sont pas rares, mais jamais gratuites et toujours destinées à progresser. Par contre faut encaisser, autant les remontrances verbales les plus vertes que les rossées à coups de shinaï. Mais tout hiérarchisé et éprouvant que ce soit, la notion fondamentale de respect et l’assistance mutuelle fait de notre groupe une entité qui s’épaule à la manière d’une bonne vieille phalange spartiate. On pourrait rejouer 300, sauf que le remake s’intitulerait 20.
  • On ne rigole pas avec le shinaï. Pas question d’en faire une canne, une baguette de majorette, de le laisser traîner dans un coin, de ne pas l’entretenir ou de faire avec quoi que ce soit de pas académique. A défaut de katana qui réduirait considérablement le nombre de pratiquants pour cause de décès prématuré, c’est le shinaï qui en fait office et se trouve donc “revêtu de l’esprit du sabre” selon la formule consacrée. On le respecte, limite on le vénère. La mystique qui entoure le sabre en fait plus qu’un simple assemblage de bambou.
  • En dépit d’une rigueur monastique vis-à-vis des règles, l’enseignement est très ouvert… pour peu qu’on soit capable de justifier ses choix. Par exemple, pourquoi je souhaire (re)faire du iaidō en plus ? pourquoi vouloir apprendre nito (combat à deux sabres) ? pourquoi j’opte généralement pour jodan no kamae (la garde haute) ?… Il va de soi que des réponses comme “ça en jette un max” vous valent un retour de bâton au propre comme figuré.

A l’arrivée, je pratique la même discipline qu’en France, mais c’est carrément un autre monde.

N’empêche que la garde haute, ça en jette.

L’entrée en lice

Le tournoi proprement dit n’était pas une nouveauté en soi, ayant déjà eu l’occasion de tester dans l’Hexagone. La nouveauté, c’était de tournoyer sur la terre natale du kendō et donc d’affronter des adversaires ayant une autre approche.
Ce dernier point est d’ailleurs la raison pour laquelle notre participation aux tournois, stages, démonstrations et autres manifestations, sans être obligatoire, est “très fortement conseillée”. En effet, comme on n’est pas nombreux au dōjō, on se bat forcément toujours avec les mêmes, on apprend à connaître les forces et faiblesses des uns et des autres, on s’y adapte. Affronter des adversaires extérieurs nous permet de ne pas nous encroûter dans nos petites habitudes en nous confrontant à d’autres écoles, d’autres niveaux, d’autres approches, d’autres techniques. On n’y va donc pas tant pour gagner que pour apprendre.
Notre effectif sélectionné, moitié moindre qu’une équipe de foot, affiche le double de disparités, équipage hétéroclite en termes d’âge et de sexe.
En la circonstance, il s’agissait d’un tournoi tout ce qu’il y a de plus amical prenant place dans le cadre d’une démonstration d’arts martiaux, laquelle prenait elle-même place dans le cadre d’une de ces micro-fêtes locales dont le calendrier nippon regorge (voire dégorge). Pas question pour autant d’y aller en touriste. D’autant que dans mon cas, l’épreuve fait office de dernière étape de bizutage pour valider ma place dans le groupe.
Je ferai l’impasse sur le déroulement en lui-même. Ce serait barbant et peu explicite de raconter que Machin a battu Bidule à moins de connaître personnellement les combattants. Si vous voulez savoir à quoi ressemble un combat de kendō, le Net abonde en vidéos.
A l’arrivée, on s’en est tiré avec une honorable seconde place. La prestation de votre humble serviteur, quoiqu’un chouïa en-dessous de mes performances à l’entraînement, a été tout aussi honorable, ni brillante ni désastreuse.
A noter une anecdote sur mon premier combat qui contredit point par point la phrase précédente. Pas de bol, je tombe sur un adversaire meilleur que moi, “heureuse” surprise dans une discipline où les pratiquants n’affichent pas leur grade sur leur tenue. Terrassé par un trac à me chier dessus, j’ai ouvert le bal d’une façon qu’on pourrait qualifier avec indulgence de particulièrement minable. Ippon sur un coup qu’un débutant aurait pu éviter, je manque même de me faire désarmer (ce qui est la honte absolue). Pressé par le temps – le chrono des combats est bref – et le score – 2e ippon = défaite –, il m’a fallu déployer des trésors pour l’emporter de justesse. Bref, combat aussi épique que comique, avec des très hauts et des très bas. Pas été loin de tout foirer d’entrée de jeu… La suite a été plus cohérente heureusement et sans atteindre des sommets, j’ai rattrapé le coup. M’enfin je sens que je risque d’en entendre parler un moment…
Autre anecdote cocasse… Une fois nanti de notre seconde place à l’issue du tournoi, pour la leçon d’humilité, notre vénérable sensei nous a envoyé au casse-pipe lors d’une démonstration face à une équipe féminine de naginata… laquelle nous a proprement pliés en deux.

Shinaï vs. naginata.

Le naginata, “en vrai”, c’est une hampe de lance surmontée d’une lame de katana. Soit une allonge du double d’un sabre. Autre point à souligner, le naginata autorise les frappes aux jambes. En kendō, non, donc même si on dispose d’une garde basse – fort peu usitée –, on n’est pas spécialement entraîné à couvrir la zone des guiboles. Résultat sans appel, on s’est joyeusement fait torcher.

Le reste des démonstrations a permis de voir tous les arts martiaux en action (aïkidō, kyūdō, karaté, etc.), des disciplines annexes (comme le kenbu, 剣舞, ou danse du sabre) et surtout d’authentiques ninjas à mille années-lumière de leurs ridicules homologues cinématographiques.

Ce contenu a été publié dans Bushido. Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.