Tu sais où tu peux te le carrer ton gode-zilla ?

Il y a quelques jours, les veinards ont pu entrevoir le teaser du prochain Godzilla. Depuis, la Warner et son obsession procédurière sont passées par là. Liens morts, vidéos supprimées, même sur des sites de presse ciné, on voit fleurir de cocasses messages annonçant en substance que les droits d’auteur ont été violés par tous les trous et qu’ils n’ont pas apprécié. Ouaip, même les journalistes professionnels dont le métier consiste à parler de films n’ont pas les droits suffisants pour parler dudit film. Et que dire de la Warner qui bloque un teaser… par essence destiné à la diffusion. Ils ont penser que, pour assurer la pub du film, le mieux était de s’en remettre à la bonne vieille méthode des témoins de Jehovah. Le porte-à-porte, y a que ça de vrai !
Un délire ubuesque, windowsien même.

Un délire windowsien, c'est quand on vous annonce que sur votre prorpe ordi, où vous devriez réger en maître absolu et dieu tout-puissant, en fait, non.

Un délire windowsien, c’est quand on vous annonce que sur votre propre ordi, où vous devriez régner en maître absolu et dieu tout-puissant, en fait non, vous n’avez pas les droits requis.

Bref. Nouveau Godzilla prévu en mai prochain pour les 60 ans du bestiau. Ben j’ai peur.

  • Le titre. C’était compliqué de trouver un truc plus inspiré que repomper le titre de l’opus originel ?
  • Le lieu. Godzilla aux USA, c’est comme Nessie au Japon ou la Bête du Gévaudan en Afrique du Sud. Aberrant. Si Godzilla doit partir en voyage à l’étranger, le dernier endroit où l’envoyer, ce sont bien les Etats-Unis. A Tchernobyl, oui, on resterait dans la logique initiale. Mais là, on perd tous les enjeux qui firent de Gojira (ゴジラ) un symbole (cf. infra).
  • Le précédent, la jurisprudence Emmerich. Immanquablement, on pense à lui. Son film s’appelait Godzilla aussi, il se passait aux Etats-Unis aussi, y avait de la betterave aussi… et on a vu le résultat. Il s’est tellement fait descendre que j’ignore quel génie en com’ a pu accoucher d’une idée aussi saugrenue. Moi, j’aurais plutôt fait en sorte de me démarquer autant que possible pour éviter l’association qui revient à se tirer une balle dans le pied. Surtout quand on s’appelle Godzilla et qu’on se chausse en pointure 485, dur de louper un arpion XXXXXXXXXXXXXXXL.
  • Le teaser. Il a (avait ?) de la gueule. Presque trop pour être honnête. Plus ça en jette, plus j’ai peur que la poudre aux yeux ne cache une misère de fond abyssale. Ce que j’appelle les “films foufounes” : beaux mais creux.
    Attention, je ne parle pas de snober le cinéma à grand spectacle, genre le mec qui ne bicherait que devant le cinéma intello-auteurisant français. Je vénère Commando, bourrinerie ultime constituée uniquement de bastons, fusillades, pétarades, explosions. J’ai adoré Pacific Rim, dont les enjeux ne cassent pas trois pattes à un canard, mais qui offre du grand spectacle sans autre prétention. Sauf que Godzilla ne se prête pas à l’exercice du pur film pyrotechnique et tape-à-l’œil (cf. infra aussi).
    Et dans la série “les visuels qui font peur”, les rares photos de tournage qu’on peut trouver ici et là laissent perplexes. Première impression : c’est quoi ces véhicules militaires en mousse ? Vérification faite, ils ne sont pas en mousse… mais en bois. Sauf que la supercherie est carrément visible (genre ). Faut-il s’attendre à du carton-pâte d’un bout à l’autre ? Ah, on me parle de la magie du numérique. Ouaip… Trop de retouches tuent la retouche. On tombe alors dans un autre genre d’ambiance tellement artificelle qu’on n’y croit pas une seconde.
  • Le business Godzilla. Ça sent l’avalanche délirante style Seigneur des Anneaux. Autant je suis un fan de la trilogie sur papier et sur pellicule, autant le merchandaïzingue associé m’avait gavé à l’époque. Pas moyen d’aller chez un pote sans tomber sur une figurine d’Aragorn, Gandalf ou Arwen, pas moyen de mettre un pied dehors sans croiser six nénettes portant des bracelets elfiques et quinze gugusses avec l’anneau “unique” monté en pendentif. Et pas de volcan pour balancer tout ce petit monde, snif… Idem Star Wars deuxième trilogie (la première, je venais à peine de naître, donc j’étais pas trop concerné). Je ne vais pas jouer les candides effarouchés découvrant le mercantilisme ni broder un pamphlet tarte à la crème sur l’exploitation facile des filons et des fans. Je comprends la logique commerciale, la rentabilisation du film par tous les biais possibles, blablabla. Je suis même bien content d’en profiter à l’occasion comme tout geek qui se respecte. Ma petite vitrine en témoigne (figurines Lara Croft, Lego Star Wars, camionnette de L’Agence Tous Risques). Juste que l’inondation finit par atteindre l’objectif inverse : la saturation et l’écœurement. Un peu comme la mode du zombie depuis une dizaine d’années. Ou les super-héros.
    Godzilla n’échappera pas à la règle. Moult contrats ont été passés par Legendary et Warner Bros. Pour dire, il existe même un département Warner Bros Consumer Products rien que pour ces questions. On trouvera qui ? Bandai pondra des figurines et des jouets. Jakks Pacific, des figurines aussi. Sideshow Collectibles… des figurines, décidement on n’en manquera pas. Rubie’s sortira des costumes (pour incarner un Godzilla 40 fois plus petit que le “vrai” ?). NECA fera des figurines (encore ?!?) et les conneries pompes à fric – ou goodies – “comme dans le film” (ils vendent aussi bien la baguette de Harry Potter que l’idole des Aventuriers de l’Arche Perdue version porte-crayons). Trevco et Bioworld agiteront le fouet dans leurs filatures délocalisées afin que des enfants sous-alimentés et surexploités tissent plein de T-shirts pour les nantis du G8 (non, non, j’en rajoute pas).
    Ce qui me fait craindre un film tournant au vaste spot publicitaire pour la gamme associée. Et dans la même logique, je ne serai pas surpris qu’il abonde en placements produits de moult sponsors qui auront moins mis la main à la pâte qu’au porte-monnaie (syndrome Pepsi dans World War Z ou Torque).
Les Nippons, eux, savent donner dans le merchandising original. Les vibromasseurs Hello Kitty (ou Vibro kitty comme j'aime à les appeler).

Les Nippons, eux, savent donner dans le merchandising original. Les vibromasseurs Hello Kitty (ou Vibro Kitty comme j’aime à les appeler).

Tout ça pour dire que je n’en attends rien de bon en l’état. J’espère quand même me planter. Pouvoir sortir un “je l’avais bien dit” qui flatte l’ego est une maigre consolation. Je préfère avoir tort et passer un bon moment de cinéma. On verra bien en temps et en heure…

M’enfin, j’ai peur. Le film d’Emmerich s’était planté en beauté, parce qu’il avait voulu faire à son idée. Sauf que non. Godzilla appartient à une franchise, il y a un cahier des charges et un matériau à respecter, donc tu ne fais pas ce que tu veux. Si tu voulais jouer ta propre partition, Coco, fallait inventer ton lézard géant avec son univers, ses règles, tes trucs à toi. Et encore, les critiques ont été plutôt sympas… en comparaison des Japonais qui ont crié au scandale, au massacre patrimonial, au gaijin qu’a rien compris. Après, évidemment, faut remettre les choses dans le contexte du regard japonais porté sur l’Occident. Donc à prendre avec des pincettes, ou des baguettes si on veut donner dans la couleur locale (jaune, donc).
Lors d’un échange avec le Fossoyeur de Films à propos de Pacific Rim (sa chronique) et des pronostics sur sa réception par chez moi, il me demandait : “Tu crois que Pacific Rim va subir le même genre de bide au Japon que le Godzilla de Emmerich ? (indépendamment de la qualité du film, une sorte de “snobisme” par rapport à ce qui est perçu comme une version réduite de leur propre culture)”. Remarque pertinente, mon cher manieur de pelle. En substance, j’avais répondu que le Godzilla d’Emmerich avait souffert d’être 1) très moyen, 2) le remake d’un classique purement japonais et 3) un film américain, donc forcément à côté de la plaque par rapport au traumatisme nippon de l’atome puisque ces mêmes Américains en portent la responsabilité.
Petit oubli de ma part, je n’avais pas développé sur le “snobisme”. Alors oui, le Godzilla d’Emmerich a été pris de haut dans l’archipel. Pas que le film contienne “une version réduite de leur propre culture” vu le peu d’éléments en rapport avec le Japon qu’on peut y voir (contrairement à cette daube de Wolverine), mais l’ensemble constitue une vision très réduite du Godzilla de Honda Ishirō. Qu’un gaijin massacre le sacro-saint patrimoine cinématographique est très mal passé, doux euphémisme. On est à mi-chemin entre le snobisme (qu’est-ce qu’un gaijin pourrait faire de bon de toute façon ?) et l’attachement culturel (on ne chie pas sur les monuments sauf si on appartient à l’espèce des columbiae liviae).
Après, le snobisme nippon, oui, il existe. Comme partout. Cf. le regard français porté sur le cinéma américain basique, bourrin et immature, cette condescendance des hommes de l’art envers une nation d’ados qui ont encore beaucoup à apprendre de la civilisation. Et inversement sur le cinéma français pédant, prétentieux, intello (en un mot chiant). Le snobisme culturel est la chose du monde la mieux partagée.
Reste un point sur lequel les Nippons n’ont pas épilogué : ne l’ont-ils pas cherché ? La licence de Godzilla appartient à la Tōhō. Si elle avait peur que les Américains chient dans la colle, fallait pas leur vendre les droits, surtout connaissant leur façon bien à eux de n’en faire qu’à leur tête. Après, c’est facile de leur tomber sur le râble.

En tout cas, il est là l’écueil. Le classique. Pour le Godzilla de 1954, on parle d’un film qui a fait le tour du monde, qui est devenu une référence tant du cinéma que de l’imaginaire. On parle d’une créature qui hissée au rang d’icône culturelle et de symbole vis-à-vis du nucléaire. Un remake ne peut que souffrir de la comparaison. Et la mouture de 2014 y aura droit quand bien même elle atteindrait l’excellence.
Imaginez qu’à l’occasion de leur 60e anniversaire on sorte des remakes de Matrix, ET, Les Aventuriers de l’Arche Perdue, Emmanuelle, Les Tontons Flingueurs, et caetera (c’est pas un titre de film mais une locution latine). Il leur manquera deux choses. D’une, l’originalité, forcément, défaut inhérent à tout remake/reboot/plagiat/copier/coller. De deux, l’impact qu’ils ont eu en leur temps comme symboles et qui leur a permis de devenir des pierres angulaires de la culture cinématographique, voire de la culture tout court. Des classiques, des films cultes, des chefs-d’œuvre. Vouloir les refaire n’a aucun sens, pas plus qu’un remake de la Joconde ou du Parthénon.
Je ne comprends pas l’obsession de produire des remakes à tour de bras quand 9 fois sur 10 ils se font chier dessus comme de pâles copies qui n’auraient jamais dû voir le jour. Sans doute parce qu’on va quand même les voir en sachant que 9 fois sur 10 on sera déçu par une pâle copie qui n’aurait jamais dû voir le jour. Que les producteurs soient des bâtards d’exploiteurs de filons relève de la notoriété publique, mais que dire du public de lapins moutons crétins que nous sommes ?…

godzilla-1954

Il ne peut en rester qu’un.

Autre pierre d’achoppement, plus grave, je sens qu’on va perdre le sens de l’œuvre originale. Parce que le concept même de Godzilla, à la base, ne consistait pas juste à pondre un film de monstre à grand spectacle. Euh, en fait, si. Le King Kong de 1933 ressort en 1952 et les producteurs japonais décident de surfer sur la vague du film de monstres. Mais au lieu d’un King Kong-like sans âme, le projet s’oriente vers quelque chose de spécifique à l’archipel.
Le premier Gojira fut tourné par Honda Ishirō en 1954, même pas dix ans après Hiroshima et Nagasaki. Deuxième Guerre Mondiale à peine terminée, nous voici en pleine Guerre Froide. L’année précédant la sortie du film, la guerre de Corée s’achève… celle-là même qui aurait pu déraper si le souhait de Douglais “La Finesse” MacArthur de cartonner les Coréens à l’arme atomique avait été écouté. 1953 toujours, l’URSS se dote de la bombe H. Dès le début des années 50, le voisin chinois commence à plancher sur son programme nucléaire. Autant dire que le Japon ne dort pas sur ses deux oreilles. Quand on a le triste privilège d’être le seul pays au monde à avoir testé la bombe A du mauvais côté, on le comprend.
Le Godzilla de 1954 se veut une métaphore de la bombe atomique, c’est une lapalissade le souligner. Sur ce thème, les Japonais connaissent le terrain pour avoir servi de cobayes. Les bombardements d’Hiroshima et Nagasaki ont suscité un traumatisme aussi profond que durable. Au point que le nucléaire militaire reste impensable à l’heure actuelle et pas juste pour des raisons constitutionnelles (la plupart des limitations militaires posées par la Constitution ont été contournées d’une façon ou d’une autre ces 15-20 dernières années). La catastrophe de Fukushima n’a fait que renforcer une défiance qui n’avait jamais faibli depuis 1945.
Rien que pour ces raisons, j’ai du mal à concevoir un remake américain. D’une part, la peur du nucléaire n’est pas enracinée dans leur culture. Les vagues angoisses de la Guerre Froide ne comptent pas vraiment. D’autre part, ils portent la responsabilité du traumatisme japonais. On ne s’étonnera pas que Gojira sorte deux ans après la fin de l’occupation américaine du Japon. Maintenant qu’ils ne sont plus là, on peut balancer joyeusement.
Le rapport des Japonais et des Américains au nucléaire diffère trop profondément pour qu’on retrouve le sens. C’est mission impossible. Suffit de voir le traitement américain du sujet, qui dédouane les USA de toute responsabilité : dans le Godzilla d’Emmerich, la faute revient aux Français ; pour sa sortie US, le film de Honda a été amputé de 40 minutes et remonté avec 20 minutes de Raymond Burr en remplacement.
Idem le rapport à la Nature. Parce qu’au-delà du discours sur la Bombe et l’usage destructeur du progrès scientifique, Godzilla, c’est ça aussi. Un gros lézard. La revanche de la Nature sur l’Homme. Si le Japonais contemporain ne vit pas en osmose avec Mère Nature, le thème reste présent au quotidien dans la joie (Journée Verte, Hanami, Momijigari et moult autres festivités) comme dans la douleur. Le pays de la haute technologie est parfaitement conscient de vivre sur la corde raide entre les tsunamis, tremblements de terre, typhons, éruptions volcaniques. Les USA non. Pourtant, on croise des tornades dans toute la moitié Ouest, des ouragans en Floride, des séismes en Californie. Mais le rapport aux éléments diffère complètement. Là-bas, la Nature est un ennemi vaincu qui fait chier à l’occasion. Ici, on est parfaitement conscient qu’elle finira par avoir le dernier mot (cf. la piqûre de rappel de Fukushima).
Tout l’univers de Godzilla repose sur ces thèmes. Hors, les approches japonaise et américaine ne sont pas juste différentes mais carrément inconciliables. Même en cherchant, je ne vois vraiment pas quel message pourrait véhiculer le Godzilla de 2014. Si c’est pour se contenter d’un grand spectacle plein de poudre aux yeux mais creux comme un trou de balle, aucun intérêt. Si c’est pour la jouer sur l’air de “c’est pas nous, on n’est pas responsables”, pas mieux, l’Histoire a retenu les noms et il est trop tard pour revenir en arrière.
Je sens bien un film à l’image de l’affiche : au propre comme au figuré, le sens japonais passera au second plan pour accoucher d’un titre terne.

Ce que j'ai retenu de cette affiche ? Ce film comporte moins d'acteurs que d'ayants droit.

Ce que j’ai retenu de cette affiche ? Ce film comporte moins d’acteurs que d’ayants droit.

Ce contenu a été publié dans Ciné club, Hollywood Buvard. Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.