The Wolverine

Ou Wolverine, le combat de l’immortel ou ウルヴァリン: SAMURAI selon où on se trouve.

Pour replacer tout de suite les choses dans leur contexte :

  • J’ignore tout des comics mettant en scène Wolverine/Le Glouton/Serval/Logan, en ayant lu la modique somme de zéro.
  • Dans l’ensemble, je n’accroche pas à l’univers des super-héros américains. Ça vient peut-être de mon éducation classique, mais j’ai tendance à préférer lire les aventures de Thésée, Héraklès ou Achille. Pour autant, je n’y suis pas aussi hermétiquement fermé qu’un Tupperware : j’ai vu presque tous les films sur le sujet et je ne rate jamais un Batman ou un Spiderman.
  • J’ai maté les trois premiers X-Men il y a longtemps et toujours pas vu X-Men Origins ni X-Men Le Commencement. Ne comptez pas sur moi pour comparer ceci ou cela, faire des renvois à tel ou tel film, je m’aventurerais sur le terrain glissant des souvenirs flous ou en terre inconnue.
  • Wolverine s’ouvre sur un bombardement atomique et ne sort au Japon qu’en septembre pour éviter le téléscopage avec les commémorations d’Hiroshima et Nagasaki en août. Je l’ai vu en France à l’occasion de mes vacances, quasi traîné de force vu mes réticences. Que la place me soit offerte m’a convaincu de consentir à un effort. Ma vénalité me perdra…

Maintenant, le vif du sujet…

Wolverine conte l’histoire d’un type immortel avec un katana. Quand il tranche la tête de ses ennemis… Ah non, pas le bon film…

highlander

A la fin, il ne peut rester qu’un super-héros.

Reprenons. Le combat de l’immortel nous narre les aventures de Logan au Japon, cadre brossé avec la candeur d’un Oui-oui au Pays du Soleil Levant. Digne d’un album de celle qui rit quand on la…

martineVu le peu de marge laissée par la machine X-Men et le calibrage attendu d’un blockbuster, James Mangold – dont j’avais adoré Une vie volée, Copland et Identity – s’en sort correctement niveau mise en scène.
Le film n’est finalement pas la bouse infâme que beaucoup m’ont dépeint. Il a au moins le mérite de ne pas se limiter à du pan-pan, des boums explosifs et une débauche de super-pouvoirs délirants. Pas plus mal vu le niveau des effets spéciaux, honnêtes sans plus et loin de ce qu’on est en droit d’attendre d’un budget de 80 millions de dollars. On aura droit à un rythme en dents de scie, à des dialogues mille fois entendus (l’immortalité est une malédiction, pfff), des scènes déjà vues donc prévisibles (affrontement final dans une base secrète où le méchant blablate au lieu de tuer Wolverine avec la conséquence que l’on sait). Les facilités, raccourcis, incohérences et détails foireux tirent encore le film vers le bas, quelque part dans les cercles de l’Enfer… Mauvais film donc mais assez marrant au second degré – celui du spectateur, parce qu’il n’y en a pas une once à l’écran.

  • Niveau symbolique, je ne prendrai qu’un exemple au début du film. Logan vit dans la forêt, brisé et tristounet, bouh. Fuyant la société des hommes, il se la joue ermite barbu et affublé d’une tignasse qu’un coiffeur attaquerait à la machette pas moins. Bref, l’ours mal léché dans toute sa splendeur. Et il croise un ours. Merci de pointer l’évidence du doigt et de prendre le spectateur pour un con.
  • Les bidules scientifiques rappellent une partie d’AD&D quand le MJ, à court d’idées, lâche “c’est magique” pour se dispenser d’explications. Passons sur la foule de détails balancés par des personnages qui ont visiblement accès au scénario. Par exemple, comment Yukio sait-elle que Wolverine fait des cauchemars toutes les nuits alors qu’elle le connaît depuis cinq minutes ? Elle sait, point. C’est magique.
  • Il faut vraiment arrêter de faire courir des gens sur les toits de trains lancés à pleine vitesse, ce genre de scène ne tient pas debout (ah, ah !). A propos du train, qu’on m’explique comment une nana qui vient d’échapper à une fusillade et un enlèvement peut tranquillement écouter son MP3 dix minutes plus tard comme si rien ne s’était passé. Et ne parlons pas du trajet Tōkyō-Ōsaka qui semble ne durer qu’une demi-heure (faut 2h30 mais bon). Je n’ergoterai pas non plus sur le fait qu’aucun passager ne remarque les mecs qui se savatent et tombent du train ni les wagons éventrés ou lacérés de partout.
  • Le passage Nagasaki tourne au festival de n’importe quoi. De l’aveu de Logan, se planquer dans la propriété familiale était une idée débile puisque les méchants commenceraient par chercher là. A peine arrivé, il n’élève plus d’objection. Ah ?… Un arbre s’abat sur la route (oui, je cherche encore aussi le rapport). Une petite vieille vient chercher Mariko. Pourquoi elle, gaulée comme une crevette ? Mamie a sans doute deviné la présence du Glouton, le seul à même de manier une hache. Nagasaki semble en effet peuplée de femmes, d’enfants et de vieillards, sans doute parce que les hommes valides sont partis envahir la Birmanie ou défendre Iwo Jima. Là-dessus, Logan se tape Mariko, au motif qu’il fallait caser une romance… Juste avant, ils avaient mangé une pomme. Quelle symbolique, mes amis ! Une pomme ! Et une méchante qui s’appelle Viper ! Très adaptée au Japon où les catholiques représentent 0,5% de la population… Wolverine a le sommeil léger et passe son temps à se réveiller à cause de ses cauchemars… sauf au moment où sa gonzesse se fait enlever sous son nez ! Grâce à une “subtile” astuce de scénario, il parvient in extremis à choper un des kidnappeurs pour lui soutirer des informations. Aussitôt déboule Yukio qui aux dernières nouvelles se trouvait à Tōkyō. Soit sa bagnole roule à Mach 10, soit un glissement de terrain a réduit la distance avec Nagasaki. 1000 bornes, 5 minutes de trajet. Yukio attend d’arriver à Tōkyō pour balancer ses révélations, parce que 10 heures de route pour parler, ç’aurait été trop con d’en profiter.
  • Le cœur de l’histoire, la perte de la régénération de Wolverine, est juste flingué par un détail qui aurait pu être évité : Logan constate que les balles qui entrent, ça pique, mais avec ou sans pouvoir, il peut sortir ses griffes sans se pulvériser la main. C’est magique. Ou ballot, au choix. En y repensant, Logan prend des balles, ne régénère plus… mais ne meurt pas pour autant. Magique aussi.
  • Surtout, restez après la fin du film pour la scène à deux balles qui annonce le prochain. Le temps se fige pour les humains. Oh, tiens, professeur Xavier. Et Magneto avec ses pouvoir intacts. C’EST MAGIQUE !
  • Les personnages manichéens, ok c’est le genre qui veut ça. Mais quand même…
    La blonde scientifique mystérieuse à qui ne manque que le néon “attention méchante” sitôt qu’elle apparaît. A peine repompée de Poison Ivy en plus… Qu’elle s’appelle docteur Green et s’habille en vert me conforte dans l’idée que l’univers X-Men s’adresse à un public qu’une lobotomie ne rendrait pas moins con.
    Que dire du ministre “j’ai une tronche de grand vizir avec ma moustache et mon bouc donc je suis un traître en puissance” ?…
    Je cherche encore d’où sort le premier Samouraï d’Argent qui tombe comme un cheveu sur une soupe miso. Un type meurt poignardé à la gorge, empoisonné, infecté et noyé – syndrôme Raspoutine –, se relève (?) sans une égratignure (??) enfile une vieille armure dite du Samouraï d’Argent (???) et attaque Wolverine juste parce que le scénario dit de le faire (????). Sauf qu’en fait le Samouraï d’Argent, c’est pas lui bien qu’il porte l’armure, c’est un autre gars avec une armure en adamantium (que j’aurais pour ma part appelé le Samouraï d’Adamantium, mais bon).
    Passons sur les méchants très cons qui déballent le morceau sitôt qu’on leur fait les gros yeux et laissent des indices hénaurmes voire carrément l’adresse de leur base “secrète”, pleine de ninjas comme il se doit.
  • Le casting en dents de scie : Okamoto Tao (岡本多緒, connue au Japon comme Tao tout court), mannequin, catapultée dans un rôle principal où elle brille par son non-jeu. Remarquez, la solution est idéale pour jouer le cliché de l’Asiatique au masque impénétrable en toutes circonstances. Fukushima Rila (福島 リラ) s’en sort mieux avec un bagage à peine plus conséquent (un court, quelques clips… et une carrière de mannequin). Passons sur le choix de l’acteur américain d’origine coréenne Will Yun Lee pour jouer un Japonais… concept qui sent à peine le cliché raciste “tous les Asiatiques ont la même gueule et sont interchangeables”.
Des ninjas dignes du pire nanar.

Des ninjas dignes du pire nanar.

Je pourrais continuer la liste longtemps. A l’arrivée, pour peu qu’on fasse abstraction des défauts inhérents au genre, Wolverine pourrait passer pour un honnête nanar estival aux multiples coquilles rigolotes.
Sauf si vous connaissez la culture japonaise.
Là, vous crierez au scandale ! Rarement vu autant de clichés en aussi peu de temps… On dit souvent que le Japonais lambda a peur de s’aventurer en terrain inconnu – et c’est globalement vrai dans l’ensemble – mais le spectateur occidental n’a rien à lui envier. Sans brosser un portrait ultra réaliste de la société japonaise, je veux bien comprendre qu’il faille placer quelques éléments pour que le décor “fasse Japon”. Les sabres, les cloisons en papier, l’éternel “entre tradition et modernité”… De là à placer tous les lieux communs, à plus forte raison ceux dont chacun sait pertinemment qu’ils sont bidons…

Samurai versus manga. Qui a dit cliché affligeant ?

Samurai versus manga. Qui a dit cliché affligeant ?

Le Japon made in Wolverine :

  • Rien ne nous sera épargné : karaté, katana, kimono, Shinkansen, love hotel, funérailles bouddhistes, yakuza, cloisons en papier, cosplay, pachinko, néons tokyoïtes, ninja, héroïne manga, armure de samouraï, planter de baguettes qui porte malheur et autres boulettes de gaijin, mention de tous les termes attendus (gaijin, rōnin, honneur, etc.)… Le Japon de carte postale exhaustif ou presque. Il manque une geisha et une écolière pour compléter le tableau.
  • Tous les Japonais sont experts en arts martiaux et passent leur temps libre à s’entraîner au kendō. Ils possèdent des sabres – forcément très anciens – qu’ils manient avec la dextérité du dieu de la guerre lui-même. Le décret Haitorei de 1868 interdisant le port du sabre a semble-t-il été abrogé.
  • Si tu es une héroïne japonaise, tu as forcément l’air sortie d’un manga. Sinon, tu n’es qu’une faible femme effacée, plus fragile qu’une fleur de cerisier. Le kimono est le seul vêtement que tu connaisses, car tu t’habilles encore comme il y a un siècle. Dans la vie, tes tâches se résument à préparer le thé et te faire kidnapper.
  • Le titre de docteur revient pourtant à une femme… blanche. Logique dans un pays aussi arriéré scientifiquement – si, si, c’est de notoriété publique. On ne saurait vivre comme au XVe s. et avoir accès aux lumières de la connaissance moderne sans le renfort du Grand Dieu Blanc.
  • Dans ce Japon idéal, chacun se conforme aux valeurs traditionnelles associées au Japon. Toutes. Toujours. A fond. Une vision encore plus idéalisée que le plus vertueux des codes de samouraï… Comme on n’est plus à une contradiction près, les mêmes personnages parviennent aussi à n’en respecter aucune. A la fin du film, il doit rester en tout et pour tout deux Japonaises fiables. Les autres sont des vendus, des mercenaires, des corrompus, des bandits, des traîtres, des renégats… Dans l’esprit américain, l’Asiatique reste fondamentalement un connard arriéré aux petits yeux pleins de fourberie.
  • Les bâtiments de Tōkyō se composent d’une coque de néons futuristes et d’un intérieur en papier de riz. Le même papier sert à fabriquer les trains quand on voit avec quelle facilité un couteau s’enfonce dans le toit d’un Shinkansen comme dans du beurre. Je testerai avec mon canif la prochaine fois que je le prendrai.
  • Les rues sont pleines de yakuzas qui passent leur temps à perdre leurs fringues pour qu’on voit bien leurs tatouages. Sinon, on les reconnaît à leurs flingues, selon la conception très XVIe s. selon laquelle les gens sans honneur, indignes de porter le sabre, se battent avec des armes à feu (cf. Kagemusha et à la même époque en France la mort de Bayard).
  • Sur les toits, on croise des tonnes de ninjas qui ignorent le concept du trottoir… et du camouflage. Je pense notamment à l’archer pendant les funérailles : oui, il circule sur les toits ; non, il ne prend pas la peine de se dissimuler, mais personne ne le remarque (c’est magique, on a dit). Même la cagoule est en option et il se pavane nue tête… Quand les ninjas se décident enfin à jouer les guerriers de l’ombre, à sortir la nuit dans leur célèbre pyajama noir… faut quand même pas être doué pour se planquer derrière des cloisons blanches épaisses comme du papier à cigarette. Super discret la projection d’ombres chinoises – ou japonaises plutôt.
    Combattants d’élite, les ninjas ne partent au casse-pipe que par paquet de douze, parce que… euh… le principe d’un guerrier surentraîné, c’est pas justement d’en valoir plusieurs à lui seul et de pouvoir se dispenser de déployer une masse de bonshommes ? Suivant un principe tactique qui m’échappe, profiter de leur supériorité numérique ne leur vient pas à l’esprit. Quelques-uns attaquent connement un par un suivant la tradition du pyjaman nanar. Les autres tirent des flèches puis disparaissent du film.
    Véritables pois sauteurs, tous les Japonais du film ont du ninja en eux à voir leur façon de jouer en permanence les yamakasi.
  • La police n’existe pas. Vous pouvez vous cartonner en pleine rue au flingue, à l’arc ou au sabre, jamais vous ne croiserez la maréchaussée. Sans doute partie faire la sieste et comme il ne faut pas réveiller un flic qui dort…
  • Les Japonais se parlent entre eux en japonais… ou en anglais. Ça dépend. Parfois, ils sautent d’une langue l’autre dans la même conversation.
  • Un sabre japonais produit un son cristallin, qu’on le dégaine ou rengaine, qu’il fende l’air ou frappe une autre lame. Son tranchant est si acéré qu’il découpe même les regards (séquence souvenir du bunker où la lame fait “tchouïng” juste parce que Logan l’admire).
  • Dans la pure tradition du hentaï, Logan se fait fourrer un poulpe. (J’avoue, j’ai ri.)
  • Seul point bien rendu : trente secondes dans une salle de pachinko où j’ai tout de suite repéré la serveuse en cosplay de soubrette.

Navrant.
A bien des égards, Wolverine aurait pu devenir un sympathique nanar à ninjas. Mais non. La cascade de clichés sur le Japon, j’ignore s’il faut en rire ou en pleurer. L’absence de second degré me fait pencher pour la deuxième option. A ce niveau de stéréotype, on tombe limite dans la caricature raciste. Involontaire, certes, mais vu comment James Mangold a claironné partout avoir voulu coller à la réalité de la société japonaise, c’est impardonnable.
Morale du film : le missié blanc, après s’être tapé une indigène et avoir sauvé la populace locale, se barre sans se retourner, inchangé car imperméable à tout ce qui ne relève pas de sa “culture” américano-bourrine. White power über alles.

Wolverine, tu ne mérites pas mieux que ça.

Wolverine, tu ne mérites pas mieux que ça.

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