Setsubun, les dés et les haricots sont jetés

Setsubun (節分) est une fête nationale japonaise qui fait partie des nombreuses cérémonies marquant l’arrivée du printemps et a lieu le 3 février. Accessoirement, c’est la première fête à laquelle j’ai assisté à Kyoto, ainsi que mon premier festival à Nara.
Vous me direz, février, c’est un peu tôt pour le printemps, mais la date vient du calendrier lunaire. Le printemps commence le 4 février et la fête transitoire qui marque le passage d’une saison à l’autre tombe logiquement la veille. Et c’est comme ça.
Traduit litttéralement, le nom renvoie à la division des saisons. Aujourd’hui, des quatre fêtes jadis associés à Setsubun, on ne célèbre plus que risshun (立春), la cérémonie du printemps, et la fête a repris le nom du quatuor pour elle seule.

Un peu d’histoire

La fête de Setsubun est d’origine chinoise, comme beaucoup de choses datant de la période Nara (VIIIe s), au cours de laquelle le Japon était à l’école de la Chine. Comme toute tradition, elle évoluera avec le temps. Oui, c’est paradoxal à première vue, mais le concept de tradition, sous-entendu “inébranlable”, c’est tout bidon.
Donc. (Subtile transition.)
A l’origine cérémonie d’exorcisme, le Setsubun se divise en deux catégories pendant la période Heian (IX-XIIe s). D’un côté, une fête nobiliaire où les grands, à défaut de pistolet chargé, chassent les démons à l’arc. De l’autre, la roture, qui fait avec les moyens du bord, leur balance des haricots (aux démons, pas aux nobles). Les deux cérémonies n’en feront plus qu’une pendant la période Muromachi (XIV-XVIe), qui voit la naissance de la tradition du mamemaki. Enfin la période Edo (XVII-XIXe) donne à Setsubun son visage actuel.

Rites et cérémoniaux

Que fait-on lors de Setsubun ?
Dans les temples (bouddhistes) et les sanctuaires (shino), les prêtres balancent à la foule des enveloppes d’argent ou des bonbons. (Oui, je sais un prêtre qui distribue des bonbons, en France, ça fait très connoté…) Je vous laisse imaginer la cohue que ça peut parfois entraîner, qui n’est pas sans rappeler un jet de culotte de Madonna en concert.

Il est de tradition, notamment dans le Kansai (la région où j’habite), de se taper un maki XXL appelé Ehōmaki (恵方巻). Ehō siginifie “direction de la chance”, symbolisée par le signe du zodiaque chinois correspondant à l’année qui démarre. On est censé le manger en une fois, ce qui donne des scènes cocasses à mi-chemin entre une gorge profonde et hamster jovial.

Ce n'est pas du tout ce vous pouvez imaginer.

Certains mettent à l’entrée de leur maison du houx ou des sardines pour repousser les mauvais esprits. Il faut croire que ça fonctionne puisque, passé un certain temps, l’odeur de la sardine terrasserait n’importe qui.
La coutume est de se rincer plus ou moins abondamment le gosier avec un saké au gingembre (生姜酒, shōgazake). On mange également un nombre de haricots égal à son âge pour s’assurer d’une bonne santé.
En temps que cérémonie de passage d’une période à une autre, Setsubun est une cérémonie hors du temps et propice aux rites d’inversion. On y retrouve donc une composante carnavalesque qui n’est pas sans rappeler Mardi-Gras ou Samain-Halloween (la version traditionnelle, pas ce que le mercantilisme américain en a fait). Les hommes se déguisent en femmes, les jeunes filles se coiffent comme de vieilles femmes, et inversement. A Kyoto, la tradition est très vivace chez les geiko. J’ai testé (et la réponse est non, je me garderai bien de sortir les photos où je suis “japonaise”).

Haricot jacta est

Setsubun est surtout connue comme la fête du lancer de haricot grâce à une pratique qui consiste à… lancer des haricots. On appelle ça mamemaki (豆撒き) qui se traduit par… lancer des haricots. Attention, on ne lance pas n’importe quoi n’importe comment. On jette des graines de haricots grillés par la fenêtre de sa maison en criant “鬼は外、福は内 !” (Oni wa soto ! Fuku wa uchi !), c’est-à-dire les démons à l’extérieur, la bonne fortune à l’intérieur. Le lanceur de haricots est le toshiotoko (年男), c’est-à-dire un mâle né lors de l’année correspondante dans le zodiaque chinois ou à défaut le plus âgé de la maisonnée. Le rôle m’a donc échu, étant le seul mâle tout court ; Yumi, elle, faisait la démone sur qui je balançais les haricots.
Pour les deux qui se marrent au fond, ce n’est pas plus débile que la tradition occidentale consistant à balancer du riz en criant “vive les mariés”, le principe propitiatoire étant le même.

Jack est prié de ne pas tripoter les haricots magiques.

 Setsubun Mantōrō

Setsubun Mantōrō (節分万燈籠) est, comme son nom l’indique, le festival des dix mille lanternes (Mantōrō) qui a lieu pendant Setsubun. Il se tient au sanctuaire de Kasuga Taisha à Nara, ville riche en festivals et qui a le bon goût de se situer à un jet de haricot pierre de chez moi.

Depuis 800 ans, la coutume est d’allumer toutes les lanternes (qui sont en réalité au nombre de 3000) à certaines périodes de l’année.
“Les lanternes sont des dons de citoyens ordinaires, à l’exception d’une poignée d’entre elles qui sont dédiées à la mémoire de samurai ayant guerroyé à l’époque Sengoku (époque des provinces en guerre, du 15e au 18e siècle).” Dixit l’Office National du Tourisme japonais.

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