Onsen fou

Pour le titre, c’était ça ou “plouf plouf”.

C’est en fredonnant un remix personnel de Brassens, “les amoureux des bains publics”, que je suis allé dans un onsen.

Pour faire court, les onsen (温泉) constituent une catégorie de sentō (銭湯), càd les bains publics. Comme leur nom l’indique, il s’agit de sources (泉) chaudes (温), généralement d’origine volcanique, dont l’usage est aussi bien thermal que social. En pratique, il existe 12000 dénominations spécifiques, selon que l’onsen soit en intérieur ou en extérieur, géré par la municipalité ou des particuliers, ou encore pourvu de tels ou tels minéraux.
Les bains ont été immortalisés par Taneda Santōka (1882-1940) à travers des haïku comme celui-ci :
ちんぽこもおそそも
湯いてあふれる湯
des bites et des chattes
en train de bouillir
affluence au bain public
(En réalité, les bains sont une pratique traditionnelle immémoriale au Japon qui ne doit rien aux poèmes de Taneda, mais je m’en serais voulu de ne pas le citer.)

Première chose à faire, bien choisir son onsen. Au pire, on le fera pour vous, mais ça vous fera déplacer inutilement. En effet, certains onsen refusent l’entrée aux étrangers (mais c’est écrit à l’entrée “Japanese only”), aux tatoués (le tatouage étant traditionnellement assimilé au yakuzas) ou aux hommes/femmes certains jours ou certaines heures. Dans ces cas-là, on vous refoulera de toute façon à l’entrée et il est inutile de vouloir négocier.

Panneau courant dans les bains d’Hokkaido où on n’aime pas trop les Russes.

Mon choix s’est porté sur le Funaoka onsen (船岡温泉), établissement assez connu de Kyōto, qui accepte les gens comme moi, blanc comme un cul et noir de tatouages. Techniquement, c’est plus un sentō qu’un onsen puisque la chaleur de l’eau est artificielle et non volcanique, mais bon, l’idée était de prendre un bain, pas de se lancer dans un débat philologique.
Au jour dit, à l’heure dite, je m’avance “comme le lion nourri dans les montagnes, qui, se fiant à sa force, brave les pluies et les orages” (Homère, Odyssée, chant VI).
Le coût est on ne peut plus modique, de l’ordre de 400 ¥. Vu ma tronche, on me fait le topo sur l’étiquette, des fois que je serais un parfait gaijin, donc totalement ignare de la marche à suivre.
On se déchausse pour commencer. Pour les étourdis qui seraient arrivés les mains vides, on peut acheter le nécessaire sur place (savon et serviettes – une grande, une petite, comme un daishō). Ensuite, à poil ! Et complètement ! Inutile de se munir d’un maillot de bain, on n’est pas à la piscine et on se baigne tout nu. Je vais tout de suite éteindre les regards égrillards que je vois s’allumer : les onsen ne sont pas mixtes. Enfin si, on peut arriver en couple, mais la suite se passe chacun de son côté dans des bassins séparés, donc ça revient au même. Dans certains, notamment les plus petits, hommes et femmes ont même des tranches horaires ou des jours réservés. Il existe quelques rares établissements mixtes (混浴, konyoku), à tester un des quatre.
Une fois dans le plus simple appareil, on ne fonce pas piquer une tête directement dans le bassin. On se lave avant de prendre un bain. Dit comme ça, le concept peut paraître bizarre, mais le bassin étant commun, c’est aussi bien niveau hygiène que tout le monde y entre propre. On s’astique à fond, on se rince à fond (c’est mal vu d’arriver zébré de traces de savon), on s’essuie à fond avec la grande serviette (idem arriver dégoulinant de flotte). Tout le barda termine dans une consigne, à l’exception de la petite serviette qui sert vaguement à se couvrir les bijoux de famille avant d’entrer dans le bassin.
Au passage, il est amusant de constater que se baigner tout nu avec de parfaits étrangers passe tout seul alors qu’embrasser sa copine dans la rue relève de la pire pornographie…
Bref, direction le bassin où un ange passe brièvement à mon arrivée, un peu comme quand le cow-boy solitaire entre dans le saloon jusqu’au moment où le barman lui demande “salut, étranger, qu’est-ce que je vous sers ?” Le cours des choses reprend vite son cours (des choses). Je perçois une vague remarque sur mon dos et mes bras (tatouage intégral, discrétion garantie) ; m’enfin comme il est juste question d’un “dos à la japonaise”, pas de quoi fouetter un chat. Je ris sous cape serviette puisque personne n’a l’air d’imaginer que je peux comprendre tout ce qui se raconte.
Question fouet, par contre, l’eau n’a rien à envier à une dominatrice… 40°, j’ai pas l’habitude et j’ai vite fait de ressembler à une écrevisse, troquant mon costume dermal de visage pâle pour celui de Géronimo. Une fois la cuisson terminée et les picotements calmés, en revanche, ça détend à un point pas croyable. On piquerait presque un roupillon tellement ça fait du bien.
Après m’être ébouillanté, je me suis grillé quand un type a sorti une blague à deux balles qui a fait marrer tout le monde, dont moi. C’est là qu’ils ont compris que je comprenais. Et c’est là que le concept de “sociabilité de la nudité” (裸の付き合い, hadaka no tsukiai) prend tout son sens, puisque de ce fait, je me suis retrouvé embarqué dans leur conversation comme n’importe quel type tout nu “normal” (comprenez japonais).
Bonne ambiance, très détendue, décontractée du gland.

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