Oculus

Sur le premier jet de l'affiche, Rocco Siffredi se tenait derrière le miroir et le film s'appelait Enculus.

Sur le premier jet de l’affiche, Rocco Siffredi se tenait derrière le miroir et le film s’appelait Enculus.

Ça m’apprendra à écouter les conseils qu’on me donne ! Mes aïeux, quelle bouse !…

Vendu sur le nom du producteur de Paranormal Activity comme si c’était un gage de qualité. Je rappelle qu’un producteur n’est pas un homme de l’art mais un homme d’argent, il s’en fout que le film soit bon ou pas. Cela n’a rien d’une critique, du blé il en faut. Mais le choix du producteur vise le produit potentiellement rentable, pas le καλὸς κἀγαθός.

De quoi s’agit-il ? Un miroir maudit tue des gens.

Je ne critiquerai pas le choix de l’objet maudit. Thème moultes fois abordé tant en littérature qu’au cinéma, me direz-vous. Sauf que, si vous connaissez vos classiques, la liste des sujets n’est pas extensible à l’infini. 130 ans de cinéma, 6000 d’écriture, sans parler du théâtre ou de l’opéra, on a TOUT balayé. L’originalité ne peut résider que dans le développement d’un thème forcément éculé. Ici, grosse déception.

Faudrait rebaptiser ce film Redondant Activity tellement tout fait doublon en son sein.
En 2005, Mike Flanagan avait pondu un court-métrage, Oculus. Les choses auraient dû en rester là. Premier doublon, il décide de s’auto-remaker et (re)pond Oculus (quelle imagination dans le choix du “nouveau” titre…). De son propre aveu, il n’a pas assez de matériau pour un long. A quoi je réponds : si t’as pas de quoi tenir un long, tiens-t’en au court… ou apprends à écrire un scénario. Bref. Par conséquent, il va dédoubler son histoire, plaçant une intrigue maintenant et l’autre 11 ans plus tôt. Le film va donc raconter deux fois la même chose, soit une de trop.
M’étonne pas que Stephen King ait aimé, moitié parce qu’il a des goûts de chiotte en cinéma (ne pas aimer le Shining de Kubrik en est la preuve) et moitié parce qu’on dirait une de ses histoires. Mais une qui aurait été très mal adaptée.

Pour être sûr de bien tout foirer, Flanagan opte pour la technique casse-gueule du flashback. Les détails évoqués à l’époque contemporaine flinguent systématiquement les scènes passées puisqu’on connaît leur dénouement. Toute tension se trouve dès lors tuée dans l’œuf et pour un film qui repose sur l’ambiance plus que sur les scènes choc… Les 15 premières minutes suffisent à reconstituer l’histoire arrivée 11 ans plus tôt, prophétiser les événements contemporains, échaffauder 2-3 théories sur l’histoire du miroir, prévoir autant de fins possibles et miser sur la bonne (càd, connaissant les producteurs, la plus ouverte et la plus porteuse de suite possible). 15 minutes… quand on pense qu’il a fallu 8 ans à Flanagan pour en arriver là…
Ensuite, on se fait chier 1h30, à osciller entre “je l’avais dit” (soupir d’ennui) et “j’avais raison” (gloussement de satisfaction).
On ne s’attachera pas aux personnages pour la même raison : les parents, on sait qu’ils vont crever ; les gamins, on sait qu’ils vont survivre ; les mêmes gamins une fois adultes, on a juste envie de les baffer.

L’histoire du miroir aurait pu être intéressante, mais comme son origine est “inconnue”, elle se résume à une interminable litanie de décès. D’où vient-il ? qui l’a fabriqué ? comment est-il devenu maudit ?… Bonnes questions. On me dira “c’est pour faire travailler l’imagination du spectateur”. Mouaip. Y a des limites. Idem pour ce qui est de laisser planer le doute sur la nature maléfique du miroir. Si certains pensent encore qu’on pourrait éventuellement envisager que peut-être il s’agit juste d’une histoire de gens qui perdent la boule… ben soit ils n’ont pas vu le même film soit ils sont très très cons.
En plus, la scène est d’une longueur… Pour rien, si ce n’est égréner des noms de macchabées. Un objet maudit, par définition, on s’attend à ce qu’il s’assortisse d’une foultitude de décès : les développer intégralement relève de la redondance.
Notez que sur un plan marketing, bonne idée, ça permet de tourner des suites qui en révèlent un peu plus sur le sujet… donc un probable n’importe quoi dans la lignée de la saga Ring au-delà du premier (au moins en ce qui concerne les bouquins). Cela dit, en tant que spectateur, idée de chiotte. Je déteste ce genre de films “potentiellement à franchise” qui laissent un goût de pas fini au terme du premier volet et ne servent qu’à amorcer la pompe à suites et à fric. D’autant plus que 9 fois sur 10, les explications ne sont pas à la hauteur des attentes et/ou incohérentes même pour de l’irrationnel.

Côté réalisation, redondance encore. Dans la lignée des Paranormal Activity-like, les personnages sortent pléthore de caméras pour filmer le phénomène. La pseudo mise en abyme de la caméra du réalisateur filmant la caméra des protagonistes crée certes un effet de style, sauf qu’icelui a pour nom redondance. Et c’est mal. Inutile surtout.

A l’arrivée, rien à sauver à part l’ancre et la pomme, que je ne spoile pas si vous avez le courage de vous taper ce pensum. Si vous voulez des miroirs, je vous conseille Blanche-Neige (vaut aussi pour le coup de la pomme) ou Alice au Pays des Merveilles – les histoires originales, pas les versions Disney. Des pièces interdites où on ne doit pas entrer sous peine de se faire pulvériser la gueule, Barbe-Bleue. Des flash-backs, Ça de Stephen King. Des gens qui perdent petit à petit les pédales, Shining, soit le bouquin de King, soit le film de Kubrik (mais surtout pas la version TV supervisée par King). Des objets maudits ou possédés, L’Or du Rhin de Wagner, Christine du même King et un paquet de nouvelles de Lovecraft. Combo gagnant, l’épisode “Chinga” (saison 5, n°10) de X-Files avec un objet maudit (une poupée) et un binôme brun-rousse bataillant à coups d’arguments rationnels/irrationnels, le tout sur un scénar de Stephen King. Au vu du nombre d’itérations de son nom, on sent bien que Flanagan possède comme moi l’intégrale de King et l’a lue. Le reste de ce que je cite saute aux yeux pendant le film. C’en est presque insultant de voir des références placées aussi de façon aussi peu subtile.

T'aurais pas joué dans Ring, toi ?

T’aurais pas joué dans Ring, toi ?

On citera enfin l’influence évidente du cinéma d’horreur asiatique, japonais surtout et coréen dans une moindre mesure. On pense à Ring et sa fameuse cassette cartonnant ses spectateurs, héritiers des yurei eiga (films de fantômes), eux-mêmes descendants d’une longue tradition de contes, légendes et mythes pleins d’objets maudits. Quant à l’apparition, elle paraît tout droit sortie de Ring aussi, ou Dark Water, ou Ju-on. Longs cheveux noirs, teint de lait caillé et zœils tout blancs, c’est signé. Idem le rythme lent de l’ensemble (ou c’est peut-être juste mal rythmé). Tout mis bout à bout, à plus d’un titre, Oculus m’a rappelé Memento Mori de Kim Tae-Yong et Min Kyu-Dong, notamment son approche via la déconstruction chronologique.
La fin, pessimiste comme c’est la mode depuis quelques années, n’a rien de bien nouveau non plus si on compare à la J-horror. Jusqu’à récemment, en Occident, les gentils gagnaient 9 fois sur 10 contre les vilains fantômes. Rien d’étonnant vu l’héritage chrétien qui veut que le Juste l’emporte sur le Mal. Au Japon, les choses ne sont pas si simples. les humains se retrouvent souvent démunis face à un monde des esprits qui les dépasse de loin. Et toute la technologie du monde ne vous sauvera pas davantage qu’un cœur pur, les fantômes ont parfaitement assimilé l’environnement moderne (VHS dans Ring, téléphone portable dans La Mort en Ligne…). Forcément, quand on a testé le “progrès” technologique en prenant des bombes A sur la coloquinte, l’engouement se tempère de lui-même. Au moins dans le domaine cinématographique, l’idée à fait son chemin jusqu’aux USA et à l’arrivée, vous pouvez sortir un arsenal de caméras, PC, portables, iTrucs, vous crèverez quand même à la fin.
Le cadre même se ressent de cette influence nippone sur le cinéma d’horreur américain. Il y a un glissement depuis quelques années de l’extérieur vers l’intérieur. Longtemps, il a fallu aller chercher le Mal vers les eschatiai, les marges : cimetière ou château draculesque à l’écart du village, cabane au bord du lac et/ou au fond des bois et/ou perdue dans la montagne. On n’était jamais si bien que chez soi, à l’abri ou à peu près. Même un vampire devait attendre d’être invité, c’est dire à quel point le cadre relevait du home safe home. Il suffisait de rester vierge, Blanc, non-fumeur, clean, à jeûn, respecteux des autorités parentale, policière et religieuse. Y a pas plus conservateur que le film d’horreur quand on y repense… Dans la J-horror, le Mal s’invite chez vous sans crier gare, ou vous le croisez dans la rue, à l’école, n’importe où en fait. Vous n’avez transgressé aucune règle ? Osef, les règles du monde des esprits ne sont pas les vôtres. Depuis Ring et ses adaptations, remakes et autres épigones made in USA, le concept s’est répandu en Amérique. Inutile de m’objecter qu’il existait déjà, je le sais, mais pas à cette échelle. C’est patent pour le cinéma d’horreur. D’autres facteurs entrent en jeu, qui ont aussi eu leur influence et qu’on retrouve dans d’autres genres cinématographiques, notamment le contexte d’insécurité socio-économique accompagné de son cortège de spectres (chômage, criminalité…) qui se traduit par la vogue des home invasions ou le contexte géopolitique (11 septembre, alias home invasion XXL). Oculus appartient à cette mouvance consistant à ramener le Mal à la maison comme les profs avec leurs paquets de copies. Ici, c’est à travers un objet du quotidien que l’invasion s’opère… enfin, si on considère un miroir à 15000$ et vieux de 300 ans comme un “objet du quotidien”.

L’über-chiantissime Oculus aurait pu être le digne héritier de ces multiples sources dont il se réclame. L’influence se ressent, faudrait être aveugle pour passer à côté. Pourtant, ce riche héritage accouche d’un parent pauvre, promesse de suites encore plus indigentes et indigestes.
Rien qui n’ait été fait et refait, écrit et réécrit, filmé et refilmé. Rien de “frais” ou de “rafraîchissant” comme j’ai pu le lire ici et là à son sujet. Et sans chercher la nouveauté juste pour dire de faire de l’original, il y avait largement moyen de faire du bon même avec du matériau de seconde main.
Comme avant lui la chiantissime franchise Paranormal Activity. Un grand bravo à Oren Peli qui croit avoir inventé l’idée géniale d’introduire le mal dans chaque foyer. D’autres le font depuis des décennies. Le grand bravo pour Flanagan, je le garde de côté pour le jour où il annoncera sa retraite ou son suicide, si possible dans pas trop longtemps.

Va te faire oculer !

D’abord le chien, ensuite c’est toi que je vais oculer !

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