Octobre, en attendant

Si rien ne bouge, le ciel devient-il rouge ?… Bonne question. Les chiffres, eux, oui. Vermillons, écarlates, cramoisis. La pourpre impériale de la lose.

Le gouvernement nippon vient d’annoncer les chiffres du chômage pour octobre : taux stable à 4,2%. Chiffre indicatif et à manier avec la même précaution que la nitroglycérine, cela va sans dire. Les méthodes de comptabilité dans ce domaine démontrent que les statisticiens se révèlent particulièrement imaginatifs, loin de l’image de types chiants qui se contentent d’aligner des colonnes chiffrées rébarbatives. Des as du bricolage, des rois de la bidouille, en un mot les MacGyver de la manipulation mathématique. L’idée étant bien sûr de parvenir au chiffre le plus bas possible pour faire bonne figure.
Ainsi au Japon – mais ça vaut plus ou moins partout ailleurs –, dès lors que vous travaillez, vous n’apparaissez pas dans ce chiffre officiel. Que votre emploi soit précaire, temporaire ou insuffisamment rémunéré pour vous permettre de vivre décemment, on s’en fout. Seul compte le critère “emploi”.
Par je ne sais quel miracle – vu que je ne me suis pas penché sur la question dans le détail, le domaine économique m’emmerdant prodigieusement –, le nombre de chômeurs a même baissé sur un an à hauteur de 6,2%, ce qui nous amène au chiffre actuel de 2,71 millions de chômeurs sans activité professionnelle. Soit nettement moins qu’en France sur les mêmes critères fumeux de calcul… pour une population totale du double (127 millions d’habitants dont la moitié travaille). Un écart prodigieux, donc.

J’ignore tout autant la politique ou les méthodes du Pôle Emploi local. Je suis bien content d’avoir quitté celui de l’Hexagone et son fonctionnement digne de la 4e dimension, ça m’a valu une cuite phénoménale tellement j’étais content le jour où j’ai appris la bonne nouvelle. L’événement n’a pas été arrosé mais carrément noyé. Tsunamisé même. Et ce n’est pas pour m’embarquer dans l’étude de son homologue nippon. Trop risqué, on ne sait jamais dans quelle spirale infernale on est susceptible de tomber… Il est peut-être bon, efficace, compétent ou diablement mauvais, je n’en sais foutre rien. Je doute cependant qu’il atteigne le niveau de délire ubuesque du “Pâle Emploi” français, cocktail improbable où se mêlent Orwell, Kafka, les Douze travaux d’Astérix, une dose massive de LSD et une proportion encore plus grande de mauvaise foi. Quant à la compétence du sinistre organisme, elle ne se limite plus qu’à tenter de faire baisser les chiffres – ou limiter leur hausse –, certainement pas en proposant du boulot mais en usant et abusant de cet outil magique qu’est la radiation ou, plus pervers, sa menace pour raison x, y, z (notamment la fameuse “offre raisonnable” qui consiste à accepter tout et n’importe quoi en s’écrasant bien gentiment). Un chômeur viré (oui, c’est concept…) ou à défaut éjecté dans un contrat à deux balles vers le néant, c’est toujours un de moins. Je regrette le temps où ça s’appelait l’ANPE, j’aurais pu faire un jeu de mot très warcraftien sur l’ANPéon. Je me console en me disant que Pôle Emploi et World of Warcraft ont un point commun : tous deux bénéficient d’une extension baptisée Cataclysm qui porte bien son nom.

Vision de l’artiste.

Ici, en ce qui concerne l’emploi des jeunes diplômés, ce sont les entreprises qui se coltinent le plus gros du boulot. Une faible proportion d’entre eux peine à trouver du taf une fois sortis de la fac. A la manière des pervers, les boîtes font leur marché à la sortie des écoles. En pratique, elles prospectent même bien avant, puisqu’à la fin de l’année scolaire (en mars, je le rappelle), les deux tiers des diplômés fraîchement émoulus ont déjà une promesse d’embauche qui n’attend que l’ultime sonnerie pour être concrétisée. Quand on ajoute ceux qu’on vient chercher à la dernière minute et ceux qui se dégottent un job immédiatement après l’obtention de leur précieux diplôme, le taux d’embauche dépasse 90%. Le taux est sensiblement le même en France… à une différence près et de taille : les enquêtes françaises portent sur une insertion “dans les 30 mois” (2 ans et demi, c’est pas rien), sans mention d’un éventuel crochet par les bureaux de Gestapôle Emploi, et le taux juste à la sortie de la fac reste un mystère. Au Japon, le chiffre est atteint dès le 1er avril, soit après la fin des vacances de coupure entre deux années scolaires… qui ne durent que 2 semaines !

Reste que la main-d’œuvre va rapidement poser problème dans l’archipel, coincé entre un vieillissement massif (23% de plus de 65 ans) et un taux de fécondité ridicule (1,39 enfant/femme, càd 1 gamin entier + 1 tronc). La population baisse même depuis 2005. La situation ne va pas s’arranger grâce à moi, moitié parce que ma chère et tendre verrait d’un mauvais œil que je sème des bâtards à droite à gauche, moitié parce qu’en l’état actuel de nos projets nous envisageons d’enfanter très exactement zéro descendant.
Le gouvernement refuse l’immigration massive, ce qui n’est pas forcément une mauvaise décision en l’état actuel des choses. La société nippone n’est pas un modèle d’intégration des immigrés et vivrait mal ce qu’elle considèrerait comme une invasion. Un immigré reste une pièce rapportée, un étranger, je suis bien placé pour le savoir vu que je suis un de ces fieffés salopards venus niquer piquer leurs femmes et leurs emplois. Dans un domaine plus pragmatique, la barrière de la langue constitue un facteur rédhibitoire de toute façon, le Japon ne pouvant pas compter comme la France sur le vaste réservoir plus ou moins francophone de ses ex-colonies ou comme les pays anglo-saxons sur une langue d’une simplicité affligeante à apprendre.
Solution retenue, le travail des femmes. La gent féminine constitue en effet une réserve conséquente de main-d’œuvre potentielle. Du moins en théorie, parce que l’argument avancé est assez foireux. Certes, sitôt leur premier enfant mis au monde, 70% des femmes arrêtent de travailler. En théorie, ça fait du monde à remettre au boulot pour compenser les pertes. Au train où vont les choses, la population japonaise sera amputée d’un tiers dans les 50 années à venir. D’un autre côté, je vois mal comment ces mêmes Japonaises combleront le trou dans un demi-siècle. Elles ont découvert le secret de la jeunesse éternelle ? Elles ne vieillissent pas ?… J’avoue que l’argument “nana qui bosse = hausse des revenus du ménage = moyens de fonder une famille” me laisse dubitatif. Plus vous avez de blé, plus vous avez d’enfants, c’est automatique visiblement (ah ?) et chaque gagnant du Loto a donc une descendance digne de Ramsès II, soit une centaine de bambins. Encore faut-il avoir le temps de s’en occuper (temps qui au contraire sera bouffé par le boulot) et surtout l’envie d’en pondre…
Je ne vois qu’une façon de faire fonctionner l’équation “travail = natalité” et elle implique un engorgement de la salle des photocopies, où l’on tirerait autant de coups que d’exemplaires en noir et blanc d’anatomies mélangées en plein effort pour repeupler le pays.
Et encore faut-il (bis) que ces mêmes nanas aient envie de reprendre le chemin du boulot, hé ho, hé ho, ce qui n’est pas le cas pour 40% d’entre elles. Sans parler du nombre de postes nécessaires pour les caser et on peut douter de la capacité du marché de l’emploi à les absorber toutes. L’économie japonaise n’est pas un super Tampax.
La solution paraît donc mal barrée pour venir du dedans comme du dehors. Comme disait Clara Morgane à Rocco Siffredi, on n’est pas là d’en voir le bout.

Merci, Google, pour cette pertinente suggestion.

Pendant ce temps, la France pulvérise ses records : 3,1 millions de chômeurs sur la même base statistique que les 2,71 millions de Japonais sans travail. En comptant toutes les catégories de chômeurs, les dispensés de recherche d’emploi, les précaires, l’Outre-mer, on arrive au total pharaonique de 5,2 millions pour ne s’en tenir qu’aux seuls “demandeurs d’emploi”, inscrits au sinistre pôle du même nom. Là-dessus s’ajoutent encore des gens qui semble-t-il ne sont pas demandeurs parce que non-inscrits, n’ont pas davantage de boulot pour autant mais ne méritent visiblement pas qu’on les comptabilise, ce qui est toujours autant de gagné sur les chiffres (en pratique, le BIT les compte, lui). Vaut mieux être demandeur que chercheur, on dirait, si on veut laisser une trace quelque part…
Pour l’anecdote, Pôle Emploi (ポール・アンプロワ) est tellement emblématique (symptomatique ?) que certains ouvrages sur la France lui consacrent des chapitres au même titre que le café-croissant, la Vache Qui Rit, Coco Chanel ou encore Victor Hugo. Exemple, celui-ci, destiné à l’apprentissage de la langue à travers la culture.

Une clé qui risque de fermer plus de portes qu’elle n’en ouvrira.

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