Le Corbeau

Croâ croâ

Croâ croâ

Voilà, ça y est, je l’ai vu. Enfin !
Un pur chef-d’œuvre qui mériterait une tartine… qui ne serait jamais que la énième sur le sujet. Je renvoie donc à cet article ni trop long ni trop court, qui raconte tout ce qu’il y a à savoir, mais à lire plutôt après avoir vu le film, car il le spoile abondamment.
Je reste sidéré par la polémique suscité par le film en son temps. Clouzot fut accusé de donner une mauvaise image des Français. Le petit salopiot… Le Corbeau a été tourné en 1943. Si mes connaissances en histoire sont exactes, et elles le sont, certains Français ne l’ont pas attendu. Etat Français, Collaboration, entrevue de Montoire, rafle du Vel’ d’Hiv’, création de la Milice, autant de faits qui donnent une très glorieuse image de la France, tous antérieurs. On a quand même suffisamment déconné à l’époque pour ne passer qu’à deux doigts de finir au coin avec le bonnet d’âne et une force d’occupation alliée.
Mais surtout, on n’a pas dû voir le même film. Passé le générique, la première image est un beau texte blanc sur noir : “une petite ville, ici ou ailleurs”. Pas “une petite française” ni “ici ou ailleurs en France”. Le patelin porte un nom, Saint-Robin, parce qu’il lui en fallait un. Il s’appellerait “le village sans nom”, on ne verrait pas la différence. A part savoir qu’il se situe en province, on serait bien en peine de le situer sur une carte. On ne trouvera pas davantage de repère chronologique. Un film atemporel pour une thématique intemporelle (que c’est joliment dit…). Si Clouzot avait été allemand, ses personnages auraient été des Boches dans la ville de Machintrucstadt, s’il avait été anglais des Rosbeefs à Tartempioncity, etc. Et le même film tourné en 1930 ou en 1950 serait passé comme une lettre (anonyme) à la Poste. D’ailleurs, la première mouture du scénario par Louis Chavance date de 1935, pas vraiment une année-phare dans l’histoire de la Collaboration.
Ironiquement, La Machine à écrire de Cocteau, inspirée du même faits divers que Le Corbeau aura connu meilleure presse… sauf auprès des collabos et Allemands qui l’ont interdite (ceci explique sans doute cela).
On n’a donc pas dû voir le même film, certains confondent merle, corneille et corbeau, ça arrive.
J’aurais tendance à dire qu’il faut voir ce film en oubliant son année de tournage. Evidemment, les histoires de lettres anonymes, délation et calomnies qui virent au drame prennent une teinte particulière au regard de la période. Mais, et c’est là toute la beauté de l’œuvre, vas-y que je t’esquive les références faciles à l’actualité. Pas de “mon voisin est un juif/résistant/communiste”. En faisant appel aux bons vieux vices de base (Machine comme avec Trucmuche pour l’essentiel), le Corbeau fonctionne dans son contexte et en-dehors. On peut l’adapter à n’importe quel pays, n’importe quelle époque, bien au-delà de ce nombrilisme hexagonal qui lui a valu l’opprobre.
D’ailleurs, les lettres en soi, on s’en fout un peu. Il fallait un prétexte. L’article que je cite plus haut dit à juste titre “le thème principal du film, ce ne sont pas les lettres anonymes, qui ne sont que les instruments de l’action, mais le sexe”. Ce qui est exact, mais pas seulement. Les réaction des uns et des autres aux lettres, le déchirement de la communauté (qui là aussi prend un sens particulier en ces temps où la France est elle-même déchirée, mais pas que), le portrait de ces notables propres sur eux qui ont tous un squelette dans leur placard… La morale, donc, sévèrement malmenée. Sexe, drogue, rock’n roll, adultère, vengeance… Pas un personnage qui ne soit épargné. Pas un non plus qui a un moment ou un autre ne se comporte en parfait égoïste, fieffé fumier, belle salope, gros enculé… Aussi bien à titre individuel que collectif (la vindicte populaire l’emporte largement sur la sagesse populaire).
Un jour quelqu’un m’a dit que tu m’aimais encore je voyais le Mal partout. A quoi j’avais répondu : “Mais le Mal est partout !” (Oui, j’arrive à faire des italiques à l’oral.) Le Corbeau en est la parfaite illustration. Sans doute le meilleur film sur le Côté Obscur du quotidien avec ses mesquineries, ses ragots, sa veulerie… Remplacez les lettres par une discussion entre collègues à la cafétéria, autour de la machine à café, en salle des profs, avec votre concierge et vous apprendrez de la même façon que la secrétaire se tape le comptable, Untel pique des fournitures de bureau, Bidule est une grosse feignasse qui glande sur des sites de lolcats…
Que dire de plus ? Les acteurs ? Magistraux. La BO ? Formidable puisqu’il n’y en a pas (je déteste les musiques de fond). On savoure au calme chaque ligne de dialogue pour la petite saloperie qu’elle renferme. Enfin, techniquement, les histoires de cadrage et d’éclairage, c’est pas trop ma spécialité, mais c’est bien fichu, le père Clouzot connaît son affaire.
Ça faisait longtemps que je n’avais pas vu un film aussi excellent. En regard des merdes qui parsèment actuellement les écrans, faut quand même aller piocher loin dans le temps, vous avouerez.

Fidèle à mon habitude, je vais quand même vous spoiler la fin et vous révéler l’identité du coupable :
C’EST LE COLONEL MOUTARDE AVEC LE CHANDELIER DANS LA BIBLIOTHEQUE.

Oh, le vilain garnement !

Oh, le vilain garnement !

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