Kaze Tachinu

Chronique express du dernier Miyazaki, Kaze Tachinu (風立ちぬ, Le Vent se lève, The Wind Rises).

kaze tachinu

Sorti le 20 juillet dernier au Japon, le dernier film d’animation de Miyazaki fait un carton au box-office. A l’heure où j’écris ces lignes, il a engrangé 6,5 milliards ¥, soit 57 millions $ ou 500 milliards de roubles biélorusses. On lui prédit d’être le plus gros succès de 2013 au box-office nippon sitôt qu’il aura dépassé Monsters University.
Aucune date française n’est encore annoncée, donc comptez au mieux janvier 2014 pour la sortie dans l’Hexagone.

Histoire et Mémoire

Le Vent se lève est un documentaire sur les flatulences une biographie de Horikoshi Jirō (堀越 二郎, 1903-1982). Bienvenue dans la vie trépidante d’un ingénieur en aéronautique ! Le bonhomme a travaillé pour la firme Mitsubishi, laquelle, avant d’inonder le monde de bagnoles et de magnétoscopes, fabriquait de l’armement – ce qu’elle fait toujours d’ailleurs.
Qu’est-ce qui fait la particularité de Horikoshi ? Monsieur est le papa du Zéro. Pas le chiffre, bande de crétins, l’avion. Si vous n’en avez jamais entendu parler, le zéro, c’est vous… Rappelez-vous Les Têtes Brûlées !

A6M-ZeroHorikoshi Jirō a d’abord créé le Mitsubishi A5M, inspiré, cocorico, de la conception du chasseur français Dewoitine. Premier chasseur japonais monoplan embarqué sur porte-avions, l’A5M est engagé pendant la guerre sino-japonaise en 1937. Forts de l’expérience chinoise, les Japonais démarrent un nouveau projet pour apporter corrections et améliorations. Ainsi naît l’A6M, de son vrai nom Rei shiki Kanjo sentoki (零式艦上戦闘機), “chasseur embarqué de type Zéro”. Rei signifie zéro en japonais, mais comme ça fait plus cool de parler en occidental, il est très vite connu comme le Zero-sen dans l’archipel et Zéro tout court en-dehors. Comme Wikipedia est votre ami, je vous passe les détails techniques que vous trouverez là-bas.
En résumé, le Zéro est un excellent chasseur, un des meilleurs de son époque et une merveille de prouesse technique. Raison pour laquelle il reste cher au cœur des Japonais, à la fois symbole de leur puissance technologique… et de leur puissance militaire de l’époque (point sur lequel ils font profil bas depuis 1945). Leurs pilotes gardent toujours auprès du grand public l’image de samouraïs modernes. Mais, et c’est ce qui fait l’ambivalence du truc, le Zero représente aussi la guerre et tout ce qui va avec : bombes atomiques – dont les commémorations ont lieu ce mois-ci –, défaite, occupation américaine…

La Mémoire japonaise, sujet ô combien complexe, surtout ces temps-ci.
Le 6 août dernier, 50000 Japonais ont assisté à la commémoration du bombardement d’Hiroshima. Chiffre énorme qui ne doit rien au spectre nucléaire de Fukushima, puisqu’ils étaient déjà 55000 en 2010. Toujours est-il que 68 ans après les événements, le pays reste très marqué par le doublé de champignons sur Hiroshima et Nagasaki. Marqué aussi par l’occupation américaine – essayez d’en parler aux anciens, je dois presque torturer la grand-mère de ma femme pour qu’elle me la raconte… Marqué simplement par la défaite, qui si je ne m’abuse est la seule rouste XXL de toute l’histoire du Japon. A l’arrivée, le sentiment japonais global est farouchement antiguerre… mais pas que.
Dans le même temps, le passé de la Seconde Guerre mondiale relève plus que partout ailleurs de la construction politique. En témoignent les polémiques récurrentes sur les femmes de réconfort, les “oublis” dans certains manuels scolaires très subjectifs, les visites des politicards au Yasukuni-jinja (sanctuaire qui abrite les âmes des Japonais morts au service de l’Empereur, parmi lesquels on compte aussi bien des héros de guerre que des criminels de guerre), etc. Viennent se greffer les tensions héritées des années 30-40 avec la Chine, les Corées, Taiwan… régulièrement ressorties des cartons au rythme des prises de bec dans la région, avec moult discours braillards pleins de part et d’autre d’une mémoire ô combien sélective.
Là-dessus, depuis une vingtaine d’années, la Constitution pacifiste de 1947 s’écorne peu à peu. Pourquoi ? Au plan international, le “nain” japonais, dépourvu du tout-puissant veto onusien se trouve limité dans son interventionnisme extérieur : 3e puissance mondiale, le Japon se retrouve cloîtré chez lui. Pas moyen d’aller jouer dans les cours de récré mondiales comme les Américains, c’est ballot. 3e et plus 2e, car détrôné, un voisin surarmé, comme la Corée du Nord, d’où obligation ressentie de gonfler ses forces “au cas où”. Si on est loin de certains propos alarmistes sur un militarisme nippon grandissant qui repartirait à l’assaut de la sphère de coprospérité de la Grande Asie orientale, le changement constitutionnel aurait un impact majeur sur la politique étrangère du Japon.
Mais contrairement à ce qu’on lit souvent, le Premier Ministre Abe Shinzō a beau clamer haut et fort qu’il va la réviser, dans les faits, elle est déjà battue en brèche. Pas question bien sûr de repartir dans les guerres de conquête ou de se doter de l’arme nuclaire (surtout après Fukushima). Le Japon dispose d’une armée “d’autodéfense”, constitutionnellement très limitée dans ses moyens et ses missions. Sauf que. Pour une armée cantonnée à domicile, elle a trouvé le moyen d’envoyer des Casques Bleus au Cambodge (1992) et une mission de “pacification” en Irak (2004-2008). Depuis 2011, la marine japonaise dispose de sa première base extérieure rien qu’à elle. Une “flotte” (2 frégates, c’est pas l’Invincible Armada non plus) stationne à Djibouti pour la lutte anti-piraterie. Enfin, si la marine ne dispose pas stricto sensu de capacités de projection comme celles offertes par les porte-avions, elle s’est rabattue sur des destroyers porte-hélicoptères pour le même résultat (classes Hyūga et Izumo). Le dernier-né, l’Izumo, est le plus gros navire de guerre japonais depuis 1945 et pourrait se voir reconverti en porte-avions en cas de besoin. Il a été lancé la semaine dernière, le 6 août, jour anniversaire d’Hiroshima, quelle “coïncidence”…
Au-delà des déclarations tonitruantes d’Abe Shinzō, je serais bien en peine de vous dire ce que l’homme de la rue pense sur la question. Quand on sait que les élections qui l’ont porté puis conforté au pouvoir en décembre 2012 et juillet 2013 ont vu des taux d’abstention record (41 et 48% !)… En ajoutant les votes en faveur de ses adversaires, quelque chose comme 2/3 à 3/4 des Japonais ne l’ont finalement pas soutenu. On est donc loin du pays va-t-en-guerre que décrit la presse occidentale. Je rappelle qu’Abe Shinzō n’est pas “le Japon”, seulement son Premier Ministre.
Bref, un contexte complexe pour lequel le terme “ambivalent” a été inventé.

Mais quand se lève le vent ? demande le lecteur qui s’en fout

Ce qui me ramène au film. Oui, enfin…
On peut apprécier Kaze Tachinu en s’épargnant le long exposé auquel je viens de me livrer. Mais il prend une dimension particulière justement par rapport à ce contexte mémorial et politique. Il est donc à mon sens indispensable de le connaître.
De la même façon, on ne peut comprendre Kaze Tachinu sans connaître un peu Miyazaki et son travail. Enfin si, on peut, c’est une œuvre en elle-même. Mais là aussi, on perdrait une partie de sa portée.
Né en 1941, Miyazaki restera marqué par son enfance dans un Japon dévasté. Ce n’est pas pour rien si le thème de la guerre marque autant ses films. Toute la rhétorique de Miyazaki repose sur une opposition déterminée à la guerre, ce n’est pas un scoop. Plus évidente encore, sa passion obsessionnelle pour les trucs qui volent (des avions, des gens, des châteaux…). Sans être autobiographique, Kaze Tachinu est un “hommage familial”, ses père et oncle bossant pendant la guerre dans une usine qui fabriquait des pièces pour les Zéros. Quant au thème de la technologie, il lui vient de ses études en économie qu’il a achevées en pondant une thèse sur l’industrie. Vous mélangez tout ça et le vent se lève !

kaze tachinu 2Comme on peut le lire sur les affiches, 風立ちぬ、いざ生きめやも, “le vent se lève, il faut tenter de vivre”. Ce vers, issu du poème Le cimetière marin de Paul Valery, fut repris en 1937 par Hori Tatsuo dans son roman Kaze Tachinu, dont Miyazaki s’est inspiré, d’abord sous forme d’un manga en 2009 puis d’un film là maintenant.
L’histoire est celle de Horikoshi Jirō, l’ingénieur horrifié par sa propre invention du diable, et de sa femme Naoko, qui crève lentement mais sûrement de tuberculose. Le ton est donné. Kaze Tachinu est certainement l’œuvre la plus sombre et la plus adulte de Miyazaki. Sombre mais pas noire, justement parce qu’“il faut tenter de vivre” quand même.
Le film pose la question qui a hanté plus d’un inventeur (n’est-ce pas, monsieur Nobel ?). Pourquoi la technologie finit-elle toujours par accoucher d’armes ? Comment le vieux rêve de voler, si cher à l’humanité, a-t-il pu devenir une machine de mort capable de vous balancer 100 kilos de bombe sur la figure ? L’éternelle question candide…
En cela, Kaze Tachinu diverge (et c’est énorme) de la réalité. Horikoshi Jirō était ingénieur en aéronautique, il savait ce qu’il faisait quand il a conçu des avions de combat. Quand le cahier des charges mentionne “canons”, “mitrailleuses” et “bombes”, c’est pas pour la plaisance… Bref. Kaze Tachinu, c’est la question de l’usage de la technologie, de la détermination à aller au bout de son rêve mais à quel prix, de ce qui fait l’individu à savoir la somme de ses choix orientés par le déterminisme d’une époque. Horikoshi pouvait-il être quelqu’un d’autre ? faire autre chose ? Comme Miyazaki le dit lui-même, s’il était né quelques années plus tôt, il aurait fini embrigadé à jouer les kamikazes contre les Américains ou les dessinateurs d’affiches de propagande, parce que l’époque le voulait et l’y aurait conditionné.
Sinon, on retrouve du Miyazaki classique avec les thèmes déjà mentionnés, la figure de la femme courageuse (Naoko), une dimension onirique… Miyazaki, quoi. Dessin et animation sont à tomber par terre, notamment les avions et les décors. Rien à redire sur la musique de Joe Hisaishi, LE compositeur de Miyazaki (je crois que c’est leur 10e collaboration).
Jugez plutôt.

Ce que j’en ai pensé… Délicat…
Sur le fond, je n’ai pas accroché plus que ça à Kaze Tachinu. Pas que ce soit un mauvais film, bien au contraire, il est excellent. Juste que par goût, ce n’est pas ma tasse de thé. Le sujet biographique ne m’a pas attiré. L’ambiance tire-larmes est assurée de faire un bide avec les sociopathes sans cœur dans mon genre. Je déteste les histoires romantiques, donc la relation Jirō-Naoko m’est passé au-dessus. En revanche, Yumi, ma chère et tendre, indécrottable romantique, a adoré. Elle a repris deux fois des moules des Kleenex.
Sur la forme, par contre, je suis resté sur le cul. Techniquement, c’est un des meilleurs, sinon le meilleur Miyazaki, y a pas photo.
Donc au-delà des goûts et des couleurs, un excellent film d’animation que je recommande. Attention si vous comptez aller le voir avec vos gamins, le ton est très adulte, l’histoire pas toujours simple à suivre pour un gosse et Kaze Tachinu n’est pas orienté jeunesse. Cet aspect a déçu une partie de son jeune public, logique, mais n’enlève rien à sa qualité ni même à son succès dans l’archipel.

Je signale pour conclure qu’au Japon une polémique entoure le film et son auteur. En Corée aussi d’ailleurs. Dans le second cas, et c’en est comique au dernier degré, Miyazaki est accusé de faire l’apologie du militarisme japonais. Faut reconnaître que le choix de Miyazaki pour ce personnage et cet avion, très symbolique aussi bien pour les Japonais que pour leurs adversaires passés, paraît assez saugrenu chez un pacifiste convaincu.
A l’inverse, au Japon, certains considèrent Miyazaki comme un traître à la patrie qui défend un sentiment anti-japonais. Carrément. On n’a pas dû voir le même film. La “faute” réelle en revient moins au film qu’à une tribune de Miyazaki qui prend clairement parti contre la révision constitutionnelle voulue par Abe Shinzō. Révision qui permettrait, exemple pris “au hasard”, de déployer une force militaire sur des territoires litigieux avec la Chine ou la Corée, donc loin d’objectifs militaro-humanitaires comme au Cambodge ou en Irak.
Un texte en japonais est disponible sur le site de Ghibli, dans lequel Miyazaki, Takahata Isao (Le Tombeau des Lucioles) et Suzuki Toshio (producteur) exposent leurs vues. Miyazaki y cite notamment le sujet qui fâche, les femmes de réconfort de l’armée japonaise. En court, des prostituées forcées et esclaves sexuelles pendant la Seconde Guerre mondiale, que certains considèrent comme un fait purement imaginaire, ou mineur, ou pas grave, ou nécessaire… Le sujet fait partie des classiques du négationnisme nippon avec le massacre de Nankin qui lui non plus n’aurait jamais eu lieu (200000 personnes mortes d’un coup par magie, j’y crois moyen). Après on s’étonne que les relations avec la Chine et la Corée soient délicates… Imaginez que la position officielle de l’Allemagne soit “la Shoah ? jamais entendu parler”. Et je dis “officielle” à dessein, parce qu’ici, ce négationnisme est relayé principalement par la classe politique, avec notre Premier Sinistre en tête. Après, la société japonaise étant ce qu’elle est – pas blanche comme neige pour le coup –, elle se contente d’occulter la question pour éviter les prises de tête. Consensus über alles.
Toujours est-il que la page Yahoo consacrée à Kaze Tachinu a vu fleurir moult noms d’oiseaux envers le “traître anti-japonais”. Je ne me suis pas tapé les 2755 commentaires, m’enfin un survol amène à la conclusion que les propos haineux viennent comme d’hab’ de quelques individus qui n’ont pas vu le film et basent leur critique uniquement sur les prises de positions personnelles de l’auteur dans ses interviews.
Au moins, ça fait une pub gratuite et les appels au boycott par les ultranationalistes restent lettre morte. En témoignent les recettes qui, passé la ruée initiale, se maintiennent.

kaze tachinu 3Allez le voir quand il sortira près de chez vous. Kaze Tachinu, c’est une histoire, un spectacle et aussi un questionnement éthique. Du beau cinéma intelligent mérite toujours le détour.

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