Invasion USA

Ne lui bavez pas sur les rouleaux ou vous repartirez avec la bite dans un Tupperware.

Ne lui bavez pas sur les rouleaux ou vous repartirez avec la bite dans un Tupperware.

Je vous ai parlé tantôt de Delta Force. Depuis, pour les ceusses que le sujet intéresse, j’ai trouvé cet article sur la construction de l’image du terroriste arabe dans le cinéma américain qui complètera ce que j’avais esquissé.
Ne voulant pas rester sur ce semi-nanar très loin d’exploiter le potentiel de l’inénarrable Chuck, je me suis donc retapé Invasion USA et j’ai ressorti une vieille chronique de mes cartons, revue, corrigée et étoffée.

Réalisateur : Joseph Zito
Producteur : Menahem Golan & Yoram Globus
Scénario : Aaron Norris & James Bruner
Année : 1985
Pays : Etats-Unis
Genre : Action nanarde
Durée : 1h47
Acteurs principaux : Chuck Norris, Richard Lynch, Melissa Prophet (en son pays), Billy Drago

Synopsis : Rostov, un terroriste soviétique, sème la terreur aux Etats-Unis pour préparer le terrain une invasion. Mais Chuck Norris se dresse pour contrer son projet diabolique… Tatata !

Tout un programme...

Tout un programme…

Détail rare dans le monde du cinéma, Invasion USA fait l’unanimité critique : authentique nanar pur jus. Faut dire que la fine fleur est réunie pour l’occasion et propulser l’objet du délit au panthéon nanar : Chuck et Lynch au casting, Golan et Globus à la production, le frangin Aaron au scénar (même Chuck a mis la main à la pâte !), Zito – réal’ de Portés Disparus – derrière la caméra. Du lourd, du très lourd.
L’affiche du film parle d’elle-même… Un ciel noir pour figurer la menace, les méchants au second plan parce qu’il ne faudrait pas voler la vedette, des explosions dignes de la 3e Guerre Mondiale qui résument “l’intrigue” et… le beau et viril Chuck, flingues en main et chemise ouverte sur le poitrail. Un détail mensonger à signaler : l’expression de Chuck relève de la pure fiction. En réalité, monolithique comme jamais pendant tout le film, il ferait passer Steven Seagal ou Zénon de Cition pour des modèles d’exubérance. Chuck, la zénitude incarnée.

Le club des têtes de vainqueurs.

Le club des têtes de vainqueurs.

Au mépris de toute construction scénique, les 20 premières minutes alternent confusément une suite de sketches destinés à poser un semblant de background. Des massacres gratuits pour bien montrer que le méchant, c’est Rostov… des scènes de la vie quotidienne de Chuck chassant le croco à mains nues en Floride, activité normale d’un retraité de la CIA… ladite CIA rendant visite audit Chuck pour lui dire que Rostov est aux Etats-Unis et magouille des trucs pas nets (comment le savent-ils ? mystère)… un cauchemar de Rostov où on apprend que tout gros méchant qu’il est, il fait dans son froc rien qu’en pensant à Chuck, son ennemi juré, sa Némésis, sa kryptonite, etc. A ce stade, on ne comprend rien à rien.

Monsieur Spock, téléportation !

Monsieur Spock, téléportation !

Le film démarre vraiment quand Rostov décide de tuer Chuck, juste au cas où… La belle erreur !… Chuck n’en avait rien à secouer et avait même envoyé paître la CIA. En s’attaquant à lui, bonjour la méga boulette pour l’impliquer avec les risques que l’on sait. Ne jamais réveiller un flic Chuck qui dort, surtout quand il a la puissance de feu d’un de 12 croiseurs et des flingues de concours !
Alors qu’il coupe du bois dans la forêt tel un Charles Ingalls des années 80, Chuck parvient à s’échapper de sa maison en flammes en sautant par la fenêtre (ne me demandez pas comment il s’est téléporté de la forêt à son salon). Tout triste d’avoir perdu son meilleur ami dans l’attaque – un classique –, Chuck s’en va en mettant le feu aux ruines de sa cahute. Oui, il crame la baraque qui vient d’exploser. Et avec une lampe à pétrole qu’il ressort intacte des débris ! Pas une fêlure sur le verre, réservoir intact malgré la déflagration, un miracle ! Alléluia ! Trop fort, Chuck !

On en arrive au cœur de l’histoire (enfin !). La fameuse opération des méchants commence ! Dans un remake fauché du Jour le plus long, une troupe de mercenaires encore plus mal fagotés qu’un régiment de sans-culottes envahit l’Amérique ! Comble de modernité, leurs péniches de débarquement datent des années 40… D’après l’affiche, l’Amérique n’est pas prête à affronter ce ramassis de clodos, ce qui laisse perplexe sur l’état de ses forces armées. Pourtant, un bonhomme solitaire parviendra à les pulvériser (bon d’accord, c’est Chuck Norris, mais quand même), y avait pas de quoi trembler dans son bénard.

Les sanglots longs des violons de l'automne... A pleurer, en effet.

Les sanglots longs des violons de l’automne… A pleurer, en effet.

On est gâté avec cette cour des miracles ! Car nous sommes dans les années Reagan et la Guerre Froide n’est pas encore finie. A l’époque, l’Ennemi Héréditaire n’est pas encore le terroriste intégriste moyen-oriental, c’est le Rouge, cet odieux communiste ennemi de la liberté et de la démocratie. Détail cocasse, le film sort l’année où Gorbatchev arrive au pouvoir et amorce une détente qui obligera Hollywood à se trouver un nouvel adversaire récurrent. Par chance, les USA ayant une faculté hors du commun à se mettre tout le monde à dos, les candidats ne manqueront pas.
Pour l’heure, tous les clichés possibles se télescopent pour dépeindre cette horde bolchevique où se côtoient pêle-mêle des Russes avec des accents à couper au couteau, des Européens de l’Est au look très aryen, des Iraniens/Libanais/Palestiniens en turban, des Viets au visage impassible et aux petits yeux vicieux, des Cubains fumant le cigare… Le club des ennemis de l’Amérique au grand complet, il ne manque que moi. Le tout avec force pilosité, car le mercenaire moustachu fait le bon nanar.

Grosse promo sur le kit moustaches-lunettes.

Grosse promo sur le kit moustaches-lunettes.

Selon le principe des vases communicants, à l’instant où les vilains cocos posent un pied sur le sol américain, tout ce qui ressemble de près ou de loin à un neurone, de la vraisemblance ou du réalisme déserte un navire dont l’équipage était pourtant déjà plus squelettique que celui du Hollandais Volant. Le scénariste a visiblement pris la fuite devant l’ennemi ou des vacances ou du LSD et l’histoire part en roue libre. Déjà que rien ne tenait la route jusqu’ici, mais là on s’aventure dans le free style intégral.

Armé d’un bazooka qu’il ne recharge absolument JAMAIS et de tous les types de bombes imaginables, Rostov s’en prend aux symboles de l’Amérique décadente. Un pavillon de banlieue où règne une ambiance paisible digne des Bisounours ? BOUM !… Une gentille fête hispanique ? PAN PAN !… et une église ! et un centre commercial animé en cette période de Noël ! et un bus scolaire plein de gamins qui chantonnent ! et la tête, alouette !
Enfin, Chuck se décide à intervenir et retrouve la trace de Rostov lors d’une scène d’anthologie bourrées de citations cultes ! A savourer en VF impérativement !

Déjà bien parti dans le nawak, le film passe alors en vitesse-lumière pour gravir quatre à quatre les échelons de pur délire scénaristique.
Quoi que préparent les terroristes, Chuck est là pour les arrêter. Armé de son flegme, de sa barbe et de ses Uzis, il sillonne les rues au volant de son pick-up – et nous gratifie de 6-8 scènes de remplissage – dézingue les terroristes et s’en repart comme il est venu. Comment est-il au courant ? Chuck est un héros, il sait, c’est tout. Monolithique comme jamais, il apparaît partout où ça chauffe, avec un temps d’avance sur les méchants (normal, Chuck est un héros, il est super rapide). Quoi qu’ils tentent pour en venir à bout, ils échouent (Chuck est un héros, il est super fort). The right man at the right place, véritable as de la téléportation, on le voit sur tous les fronts défendre la liberté avec des méthodes dignes du pire sadique de la Gestapo, ravalant Jack Bauer au rang de petit rigolo tout doux. Car Chuck est colère et, comme il l’a si poétiquement énoncé, faut pas lui baver sur les rouleaux.
Quand Soviet blesse America, God (aka Chuck) abat sur lui les foudres célestes format XXL. Et chaque fois, il laisse un témoin avec un message pour Rostov : “c’est fini pour toi”. Puis il repart au volant de son pick-up, sans qu’on sache trop qui de “l’armée rouge” ou de Chuck a occasionné le plus de casse.

Je ne m’appesantirai pas sur la grille de lecture premier degré d’un film réac comme pas permis. Message anticommuniste si bas du front qu’on peut se lécher les orteils rien qu’en tirant la langue… Panégyrique du héros solitaire américain invincible, redresseur de torts aux multiples talents plus surhumain que l’Übermensch nietzschéen… Glorification de valeurs saines comme la violence, la torture, le sadisme, du moment qu’elles sont au service des “gentils” (on dirait un discours de Bush sur la “guerre juste” avant l’heure)…
La symbolique Travail-Famille-Patrie dégouline de chaque scène :

  • Le pote indien de Chuck qui crève : bonjour le révisionnisme gonflé ! En fait, tout ce qui est arrivé aux Indiens, c’est la faute des Russes.
  • La fête latino : terre d’asile, melting-pot
  • Le supermarché  : le capitalisme et la société de consommation, c’est le top !
  • L’église : Dieu et Chuck protègent l’Amérique, cette théocratie qui n’aurait pas dépareillé au XIIe s.
  • Le bus scolaire des Jeunesses Hitlériennes Américaines, tarte à la crème des victimes innocentes et symbole de l’avenir du pays.
  • Le quartier de banlieue : cadre typique du mode de vie pavillonnaire américain qui condense tous les points précédents. Chacun prépare Noël, fête qui illustre parfaitement l’équation consommation + famille + religion, version américaine de la devise vichyste.

Donc non, je ne m’étalerai pas sur le sujet, parce que a) je viens de le faire ; 2) c’est tellement évident de toute façon… ; c) c’est moins rigolo que le prendre comme un gros nanar qui tache.
Je préfère voir Invasion USA comme une succession de sketches caricaturant l’Amérique ou, mieux, une allégorie du jeu vidéo. “Légèrement” avantagé par les vies et munitions infinies, Chuck vole de stage en stage jusqu’au boss de fin. J’en attraperais presque la nostalgie de mon Amstrad de l’époque…
Au terme d’une suite sans queue ni tête de scènes d’action plus improbables les unes que les autres et de coups de feu dans les valseuses (le péché mignon de Rostov), arrive la luuuutte finale. Pendant que les mercenaires bolcheviques se font dégommer sans sommation par les blindés américains, Chuck et Rostov jouent à chat dans des décors en carton. Imaginez Sergio Leone qui aurait ingurgité une pleine poignée de champignons hallucinogènes. Fini les petits Colt de gamins, ici on se défie au bazooka dans un couloir. Et c’est fini pour toi, Rostov !

La seule blessure de Chuck... en faisant une roulade... La honte...

La seule blessure de Chuck… en faisant une roulade… La honte…

Invasion USA est sans conteste une des 7 merveilles du monde nanar.
Scénario format timbre-poste plié en huit qui sert de prétexte à la glorification d’un Chuck Norris au top de sa forme… dialogues d’une nullité insondable (à savourer en VF pour le doublage et la post-synchro ratés) avec quelques perles devenues cultes… invraisemblance délirante et déluge d’incohérences… des tonnes de mercenaires moustachus… la crème des acteurs oscarisés avec mention spéciale au jeu sous acide de Richard Lynch… un héros invincible, au passé mystérieux et au regard impénétrable, qui aligne 20 répliques en comptant large… on ne sait plus où donner de la tête !

La classe américaine !

La classe américaine !

Ce film est surtout une révélation sur la nature divine de Chuck Norris :

  • il se déplace plus vite que son ombre, le son ou la lumière ;
  • il est omniscient ;
  • il est tout-puissant ;
  • on ne peut pas le regarder en face sous peine de finir en poussière ;
  • tout ce qu’il touche se transforme en buisson ardent ;
  • il se bagarre, se fait tirer dessus, passe à travers des vitres, est pris dans des explosions, mais sa chemise n’a jamais un accroc.

Bref, une de ces œuvres fondatrices qui ont construit la légende du bonhomme bien avant l’avènement des Chuck Norris Facts (qui n’ont rien inventé, soit dit en passant).

Bonus : The Chuck Festival, un jeu tout en nuances.

Merci, Chuck Norris !

Merci, Chuck Norris !

(Republication revue et corrigée de ma chronique de juin 2010 sur Le Boulevard des Stars.)

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