Ghost in the chiottes

Couler un bronze au Japon n’a rien d’une activité anodine. Au contraire, c’est toute une aventure.

Le Mal se cache décidément dans les endroits les plus improbables…

La foire du trône

Quid des toilettes japonaises ? “Terre de contrastes” (poncif cadeau), l’Empire du Soleil Levant oscille entre deux modèles.
Le premier, rustique, n’est jamais qu’une version évoluée du simple trou dans le sol. Cousin extrême-oriental des chiottes à la turque, il réserve les mêmes mésaventures au contenu des poches. Plouf les clés, splatch le portable, glouglou le portefeuille, autant de chutes qui rappellent paf le chien.
A l’inverse, le second, high tech comme pas permis, donne l’impression de s’installer sur une version excrétoire du fauteuil de commandement du capitaine Kirk. On visite ces goguenots de science-fiction dans un silence respectueux. Découverte aussi édifiante que le fut la caverne fécale new-yorkaise pour Bardamu. Dans un style tout autre que le “communisme joyeux du caca” mais quand même. Edifiant.

Une formation de pilote de ligne permet de se retrouver parmi les multiples boutons.

En vrac :

  • Cette terre de grands malades compte évidemment un institut des toilettes (日本トイレ研究所) qui possède son site Internet et fête les gogues le 10 novembre, aujourd’hui donc.
  • La principale entreprise de sanitaires s’appelle Toto, ça ne s’invente pas.
  • Le terme le plus employé pour désigner les lieux d’aisance est トイレ (toire), abréviation de トイレッ (toiretto), repiqué à l’anglais.
  • Certains gogues dignes de la Nasa proposent une foultitude d’options comme le jet d’eau à température réglable pour vous nettoyer le fion, le séchage qui s’ensuit, divers volumes de chasse en fonction de la taille de la commission, ventilation anti-odeurs, clim pour les grandes chaleurs, accoudoirs, ouverture et fermeture automatique de la lunette et du couvercle, massage, lunette chauffante et siège éjectable. Le mode d’emploi n’étant pas toujours indiqué, ce n’est pas le moment d’avoir de la merde dans les yeux sous peine de se réserver quelques surprises. Ma première expérience du futurisme latrinien reste à ce titre un grand moment de solitude…
  • De la même façon qu’on retire ses grolles en entrant chez soi ou chez quelqu’un d’autre, on rechange de pompes quand on passe à la vidange, les toilettes disposant de leurs propres chaussons. Toujours très pratique quand on est pressé…

Fosse à purin et à démon

Dans un pays aussi obsédé par la propreté et où les notions de pureté/impureté imprègnent largement la vie quotidienne, les lieux d’aisance sont évidemment considérés par essence comme sales ou impurs, quand bien même ils brilleraient des mille feux de la propreté que nous vante la publicité à grand renfort d’effets lumineux aveuglants. La chose n’a rien d’étonnant ni de particulier au Japon, les fonctions d’excrétion corporelle étant tabou dans la plupart sinon toutes les cultures, et ce quelque soit le trou par lequel ça passe. Pipi-caca-prout, règles, morve, jusqu’à l’obsession occidentale complètement délirante vis-à-vis de la transpiration, tout ce qui sort doit le faire aussi discrètement que possible.

A l’instar de l’or du Rhin, le bronze est maudit. Un lieu impur ne peut évidemment qu’attirer le Mal, en l’occurrence, c’est mademoiselle Hanako (花子さん, Hanako-san, ou en version longue トイレの花子さん, Toire no Hanako san) qui s’y colle pour hanter les toilettes des écoles.

L’histoire d’Hanako est une légende urbaine, non pas dans un sens à l’américaine qui tient de l’incurable crétinerie à base d’exploration anale extraterrestre et autres crocodiles égoutiers, mais parce qu’elle relève de la légende au sens classique par son caractère fictif, oral et fantastique. Quoique récente, elle ne comporte aucun élément novateur et se rattache au corpus folklorique des histoires de fantômes comme il s’en raconte depuis la nuit des temps.
D’où vient-elle ? Aucune idée. De quand date-t-elle ? Personne ne le sait précisément. Ses origines remonteraient aux années 50 (三番目の花子さん), mais ce n’est qu’au début des années 80 qu’elle est attestée comme une histoire courante chez les enfants à travers tout le pays, au point de devenir un phénomène de société dans les années 90, notamment grâce au cinéma (films éponymes en 1995 et 1998) et aux mangas.
(Addendum : Sur la question cinématographique, voir mon complément d’article.)

Pourquoi une école et pourquoi des toilettes ? Outre l’impureté liée aux WC déjà mentionnée, deux autres facteurs entrent en ligne de compte.
D’une part, l’extrême dureté de la scolarité au Japon. Le rythme infernal imposé aux élèves, notamment par le biais des parents autant en terme de pression pour réussir que de surcharge d’emploi du temps avec des cours supplémentaires à tire-larigot, amène certains à lâcher la rampe (comprenez suicide, qui se monte en 2011 à 200 cas en primaire-collège-lycée et 350 chez les étudiants). Sans parler du fait que les gamins soient comme on dit “cruels” (de parfaits sociopathes en réalité), surtout au Japon, terre d’élection de l’ijime. Cette pratique, qui consiste à ostraciser et martyriser un élève, fait passer n’importe quel souffre-douleur occidental pour le roi du monde. Quand on sait la propension des suicidés à revenir d’entre les morts sous forme d’âmes vengeresses, rien d’étonnant à ce que les écoles soient réputées hantées.
D’autre part, quand il a été question de construire (ou reconstruire) massivement des établissements scolaires, il a bien fallu trouver des emplacements et les terrains les moins chers se situent… à proximité des cimetières, terre d’élection des revenants. Les lecteurs de Stephen King auront fait le parallèle avec Simetierre et plus généralement le folklore américain des malédictions liées à la construction sur les cimetières indiens.
Evidemment, l’imagination débordante des marmots n’est sans doute pas étrangère à la naissance de cette légende, les histoires de fantômes liées aux écoles constituent même un genre à part entière tellement elles sont nombreuses (学校の怪談). Cela dit, dans la mesure où un des moyens de repousser le fantôme consiste à lui montrer une copie avec une bonne note, je ne serais pas étonné que des profs aient trempé là-dedans. De la même façon que l’ogre viendra te manger si tu ne finis pas ta soupe, Hanako tirera la chasse sur toi si tu ne travailles pas à l’école.

Un des films qui ont contribué à asseoir la légende dans la culture populaire. On notera le titre très inspiré…

En quoi consiste l’histoire d’Hanako ? Ce mythe, très populaire chez les élèves, s’est répandu avec le temps à l’ensemble du Japon. Comme il existe à peu près une version différente par école, je ne vais pas tout lister et me contenter des traits communs.
Hanako est une jeune fille qui hante les toilettes.
Voilà, the end. C’est le seul élément qui revient à l’identique.
Etant d’un naturel bon et bienveillant, je vais quand même développer un peu.

Hanako se présente soit sous l’aspect d’une écolière vêtue de l’uniforme classique, avec jupe rouge et coupe au carré, soit sous la forme du yurei traditionnel, du moins celle qui a pris le pas sur les autres et popularisée récemment par les Ring et consorts (robe blanche qui renvoie au linceul, teint de craie et longue chevelure noire).
Selon les versions, il s’agit soit d’une écolière tuée alors qu’elle se cachait dans les toilettes par – au choix, rayez les mentions inutiles – un bombardement lors de la Seconde Guerre mondiale, un parent, un prof, un élève, un pédophile, un amoureux éconduit ou encore le colonel Moutarde avec le chandelier, soit d’une écolière qui s’est suicidée ou a été victime d’un accident (par exemple, dans la préfecture de Fukushima, une variante fait état d’une fille tombée par la fenêtre de la bibliothèque et qui, au mépris de toute logique, hante les toilettes plutôt que ladite bibliothèque…).
La partie vraiment débile de l’histoire consiste dans le trait marquant d’Hanako qui ne s’en prend pas à ceux qui évitent de la provoquer (logique pour un esprit vengeur donc admettons) ni à ceux qui évitent de la croiser. Ah… Tant que vous ne croisez pas Hanako, elle ne représente aucun danger. C’est pas une lapalissade, ça ? Le même raisonnement fonctionne avec les tigres ou les armes à feu qui perdent toute dangerosité immédiate dès lors que vous vous en tenez éloigné. Restez loin du danger et vous ne serez pas en danger ! Merci pour cette formidable leçon de vie… Apprendre à se retenir semble visiblement la meilleure arme pour échapper au fantôme.
Comme Hanako hante traditionnellement les toilettes des filles, être un mec devrait vous mettre à l’abri du moment que vous n’entrez pas dans la catégorie des petits pervers qui vont se rincer l’œil chez ces demoiselles. Si vous préférez rincer une autre partie de votre anatomie,  à vos risques et périls ! Adeptes du gloryhole, méfiez-vous, terrain miné !
Une variante courante veut que prononcer trois fois le nom d’Hanako, comme Bloody Mary, vous expose à divers désagréments comme vous faire happer dans les toilettes et disparaître au fond du trou comme un vulgaire étron. Vu la taille de l’orifice, gageons que l’expérience s’avère particulièrement douloureuse, sans parler de la honte attachée à une mort ô combien ridicule.
Si décidément votre vessie ou vos entrailles menacent de déborder, évitez le troisième gogue du troisième étage, c’est là qu’on la trouve généralement. Et si, pas de bol, il ne reste que celui-là de libre (on dirait la chauve-souris de Bigard, cette histoire…), frappez trois fois et demandez “Hanako, es-tu là ?” (花子さんいらっしゃいますか?) comme si vous jouiez à faire tourner les tables. A ce stade, 3 options. 1) Personne ne répond, vous pouvez y aller tranquille et vous délester la boyasse. 2) Quelqu’un répond “oui” (はい) et il y a de grandes chances qu’une camarade facétieuse qui occupe l’un des autres trônes se foute de votre gueule. 3) Hanako répond “oui” et vous êtes dans la merde (peut-être même au sens littéral si vous avez le malheur de relâcher vos sphincters sous le coup de la peur), puisque si vous entrez elle est susceptible de vous entraîner au fond du trou. Et si vous ne posez pas la question, des conséquences identiques sont à prévoir. Avouons que la donne est quelque peu biaisée en faveur du fantôme…
Les écoliers les moins chanceux résident dans la préfecture de Yamagata, puisque là-bas, sous des airs déjà peu rassurants de fantôme classique, Hanako est en réalité (sic) un lézard géant à trois têtes, croisement improbable de yurei, Cerbère et Godzilla.
Tel le cliché du cinéma d’horreur consistant à “passer la nuit dans une maison réputée hantée juste pour prouver qu’on en a dans le pantalon”, utiliser les toilettes d’Hanako est un défi que se lancent les gamins comme un rite pour prouver leur courage.

Et les ouatères, mon cher Watson

Dans un tout autre domaine, le teketeke (テケテケ) est un fantôme cul-de-jatte qui doit son nom au bruit qu’il fait en se déplaçant sur les bras. La légende d’origine fait état d’une jeune femme coupée en deux après être tombée sur les rails juste au passage d’un train, doublement pas de bol. Revenue sous forme d’esprit vengeur armé d’une faucille voire carrément d’une faux – ce qui me pousse à me demander comment on peut manier une faux et marcher sur les mains en même temps –, elle découpe tous ceux qu’elles croisent. Avant de prendre ce tour fantastique, l’histoire est une pure légende urbaine basée sur un fait divers fictif : une femme aurait survécu après avoir été coupée par un train, grâce au froid légendaire d’Hokkaidō qui aurait gelé le sang et arrêté l’hémorragie. Au détail près que la chose est rigoureusement impossible : si l’hémorragie ne l’avait pas tuée, le choc l’aurait fait. Bref, une légende urbaine “racontée par l’ami d’un pote d’une connaissance d’un cousin germain” dans toute sa splendeur.
L’histoire, hors sujet jusqu’ici, rejoint celle d’Hanako pour donner naissance à Kashima Reiko (仮死魔靈子), une écolière coupée en deux dans les mêmes circonstances… ou pas, puisque là encore, les variantes sont autant légion que les troupes de César. Quand je disais que l’école était rude pour les élèves… Son grand jeu consiste à demander où sont ses jambes, réponse que personne ne connaît évidemment. De là, elle vous coupe proprement en deux ou vous démembre, au choix. Pour la petite anecdote, son nom est la contraction de Kamen (仮面, masque), Shi (死, mort) et Akuma (悪魔, démon).

Et paf l’écolière.

Autre spectre, mâle cette fois, Aka Manto (赤マント, “cape rouge”, ce qui n’en fait pas pour autant le cousin de Superman), réputé hanter les toilettes des filles, généralement le dernier de la rangée (sans doute pour ne pas empiéter sur le domaine de Hanako), mais sans se limiter aux seules écoles puisqu’on peut le rencontrer dans les toilettes publiques.
Son nom, cocorico, est issu du français “manteau”, à ceci près qu’il s’agit d’un faux ami en japonais, マント désignant une cape.
L’histoire de ce chaperon rouge maléfique remonte aux années 1930. Son origine exacte est évidemment inconnue, mais il semblerait qu’elle vienne de chez moi ou alentours (Kyōto, Ōsaka ou Nara). Elle pourrait être liée à une autre légende urbaine mettant en scène un individu vêtu d’un manteau rouge et adepte du rapt d’enfants, peut-être reliée elle-même à un fait divers de l’époque. En tout cas, la légende se répand très vite pour une époque qui ignore le Net et la TV, au point qu’en 1940, les écoles japonaises en Corée occupée y succombent à leur tour. S’il n’est d’abord qu’un croquemitaine caché dans un placard, parfois qualifié de vampire, Aka Manto se spécialise très tôt pour devenir la terreur des toilettes – ce qui somme toute facilite le transit.
La variante la plus courante dans les écoles est celle de la “cape rouge, cape bleue” (赤いマント・青いマント), véritable piège à con, jugez-en plutôt. Aka Manto vous demande si vous préférez une cape rouge ou une cape bleue. Si vous répondez “rouge”, il vous décapite, ce qui teinte vos vêtements en rouge, ou vous arrache la peau du dos et je n’ai pas besoin de préciser la couleur d’un écorché anatomique. Si vous répondez “bleu”, il vous pend ou vous étrangle et vous aurez ce chouette teint cyanosé de l’asphyxie. Les fantômes nippons présentent cette particularité de ne jamais vous laisser la moindre chance. Il n’y a pas de bonne réponse : vous êtes foutu quoi qu’il arrive. Les petits malins qui répondent “jaune” se font coller la tête dans la cuvette et meurent noyés le nez dans leur pisse, on appréciera l’ironie.
Une autre version populaire dans les écoles est celle du “papier rouge, papier bleu” (赤い紙、青い紙) qui revient au même. Rouge, vous crachez votre sang et vous mourez. Bleu, tout votre sang reflue et vous mourez.
Cette histoire serait née de la trouille des élèves de donner une mauvaise réponse ou que, quelle que soit leur réponse, le prof sadique (oups, pléonasme) la considère forcément comme fausse, preuve qu’ils ont encore beaucoup à apprendre.

Hanako, version BCBG

Mon fantôme et mon bahut

Evidemment, ces légendes ne sont pas sans répercussions sur mon boulot de prof. Car nos toilettes sont hantées, cela va sans dire. Au moins de réputation, n’ayant pas constaté la chose de visu. Comme on n’est pas chez mémé mais dans un établissement élitiste, notre Hanako se présente propre sur elle, jupette rouge et chemisier blanc. Il s’agirait d’une élève décédée dans un terrible accident, puisqu’elle serait morte en tombant à la fois du toit, par la fenêtre et dans les escaliers, voire dans une faille temporelle, l’événement étant censé avoir eu lieu il y a 20 à 30 ans – en fait, plusieurs versions concurrentes circulent à ce sujet. Un de mes collègues, depuis une douzaine d’années qu’il est en poste, a établi un recueil exhaustif des versions du bahut, ainsi que leurs évolutions puisque chaque génération d’élèves y apporte sa contribution en fonction de ses préoccupations et des effets de mode.
Dans l’ensemble, c’est tout bénef pour bibi. Personne ne lève la main pour aller se soulager pendant le cours, pas de dérangement, pas d’allées-venues. Plus besoin d’aller sur l’Olympe demander à Zeus de me prêter ses foudres, brandir une bouteille d’eau suffit (eau = boire = pisser = croiser Hanako). A l’inverse, il m’est arrivé de devoir me mettre en quête d’une collègue féminine pour aller récupérer une gamine tétanisée – je ne mets pas les pieds dans les toilettes des filles, on jaserait. En effet, les défis consistant à utiliser les toilettes d’Hanako s’assortissent parfois d’efforts de mise en scène qui terrorisent littéralement les plus jeunes. Sang factice, voix d’outre-tombe enregistrée sur un téléphone portable, fausse main émergeant des toilettes, il faut reconnaître que l’imagination de certains n’a rien à envier à celles des pires tueurs en série. Sales goses…

Autant dire qu’entre Hanako, Aka Manto ou Kashima Reiko, les toilettes scolaires sont très mal fréquentées, terres d’aventures et de tous les dangers. Le Japon est peut-être le pays le plus sûr du monde en terme de criminalité, il n’en reste pas moins que beaucoup sont partis pisser mais bien peu en sont revenus.

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