Films en vrac (11)

Dans des genres très différents mais tout aussi nases : Delta Force et Les Stagiaires.

Delta Force (1986)

En soi, Delta Force n’a rien de terrible. Ok, Chuck Norris joue dedans ou, à défaut de “jeu”, fait acte de présence devant la caméra. Mais on est loin d’un monument nanar comme Invasion USA.
Menahem Golan a vu grand avec un métrage de deux heures qu’on peut aisément réduire de moitié. Une intro rapide rappelle un fait authentique : la foirade de l’opération Eagle Claw visant à libérer des otages américains en Iran. Ensuite, le film se divise en deux grandes parties d’une petite heure chacune. Je conseille de passer la première qui se révèle d’un ennui mortel et d’une lourdeur insoutenable. En résumé, des terroristes détournent un avion. Et quand je dis détourner, je n’invente pas : au lieu d’un Athènes-Rome-New York, ils font quand même le trajet Athènes-Beyrouth-Alger-Beyrouth (???). Comme dit le proverbe, tout les chemins mènent à Beyrouth… Long, lourd, chiant. Dégoulinant de pathos au point d’en devenir ridicule… bourré de clichés lamentables… On a droit à des caricatures de terroristes arabo-musulmans plus antisémites que des nazis. Le scénariste n’ayant peur de rien, il confie la chasse aux juifs à une hôtesse de l’air allemande, véritable prototype aryen avec sa blondeur platine. Fallait oser. J’ai rarement vu évocation de la Shoah plus minable, à la limite de l’insulte. Si les points Godwin avaient existé en 1986, Delta Force en aurait accumulé assez pour tenir mille ans et dominer le monde.
Deuxième partie, la Delta Force intervient. Enfin ! Commence alors un festival nanar réjouissant plein de de faux raccords, de phrases qui tuent tombant à plat, de Chuck Norris, de coups de feu tirés par Chuck Norris, de terroristes tués par Chuck Norris, de motos customisées pilotées par Chuck Norris. Bref du Chuck Norris.
Delta Force, 50% navet, 50% nanar, 100% demi-teinte. Vaut mieux lui préférer un autre métrage de la filmo du grand Chuck… ou Argo dans un autre genre.

Pour autant Delta Force n’est pas dénué d’intérêt cinématographique. Pas au plan artistique, évidemment, mais idéologique. Un film bien de son époque, inscrit le foutoir au Moyen-Orient. Celui d’alors – révolution iranienne de 1979 et guerre civile au Liban à partir de 1975 –, pas celui de maintenant. Inscrit aussi dans la fin d’une époque, celle du match USA-URSS. Quand sort Delta Force, l’odeur du sapin commence à se faire sentir pour la Guerre Froide. Pas encore enterrée mais pas loin. Dès l’arrivée au pouvoir de Gorbatchev en 1985, la détente s’amorce et la figure récurrente de l’ennemi communiste deviendra rapidement anachronique. Il me semble Rambo III était déjà taxé en 1988 de véhiculer un message dépassé avec ses Russkofs caricaturaux. Delta Force fait donc partie de ces films de transition d’un ennemi juré l’autre et participe de la construction d’une image fictive et propagandiste.
Hollywood a besoin d’un nouvel adversaire et ça tombe bien, il en a déjà un qui traîne en coulisses. Dès le milieu des années 70, la figure du terroriste arabe avait pointé le bout de son nez sur les écrans. Restée dans l’ombre du grand frère russe qui dominait largement le club des grands méchants, elle se trouve très vite catapultée au premier plan pour prendre la relève. L’ennemi héréditaire change de visage : les méchants Russes et autres séides communistes cèdent la place aux méchants Arabes et autres terroristes extrémistes barbus. La construction de la figure s’appuiera sur le même modèle que pour les communistes à grand renfort de traits marqués (accent à couper au couteau, barbe, visage qui respire le sable chaud et les palmiers) et de panoplie carnavalesque (turban, keffieh, lunettes noires, l’éternelle AK47). Comme quoi le 11 septembre n’a rien inventé, le cliché, l’amalgame facile et le délit de sale gueule existaient déjà depuis un bail et avaient atteint des sommets depuis une douzaine d’années. Le film Couvre-feu (1998) en est le “parfait” exemple. Sa date de sortie, 1998, illustre on ne peut mieux l’existence d’une image aussi stéréotypée que négative de l’Arabe à Hollywood avant le 11 septembre. Tristement prophétique puisque après, les autorités comme le public ont réagi exactement comme dans le film. Preuve que la construction idéologique était suffisamment ancienne et ancrée dans les esprits pour provoquer des réflexes pavloviens.
Presque trente ans après Delta Force, ce mythe idéologique reste d’actualité et continue de couvrir les écrans de moult terroristes posant leur millième bombe ou détournant leur énième avion avant de se voir pulvériser par un éternel héros américain blanc et invincible.

Les Stagiaires (2013)

L’histoire en version courte : deux représentants en montres se font virer et décrochent un stage chez Google. Ils ont la quarantaine “donc” ne connaissent rien à l’informatique – postulat déjà sujet à caution – et font figure d’ancêtres au milieu des autres stagiaires à peine sortis de leur crèche.
Ce film est juste mauvais de bout en bout.
C’est le genre d’histoire qu’on a déjà vu mille fois. Enième buddy movie organisé autour du tandem Owen Wilson-Vince Vaughn… lesquels vont se retrouver à la tête d’un énième groupe de bras cassés, parias, losers, foireux qu’ils transformeront évidemment en une équipe de battants invincibles. La fin est courue d’avance et le déroulement de ce que j’appellerai faute de mieux “l’intrigue” formaté à un point qui frise l’indécence. Schéma habituel avec déclencheur, quête, foirade initiale puis le triptyque ascension-chute-rédemption menant à l’inévitable happy-end. Là-dessus se greffent les tartes à la crème habituelles : romance forcée, doutes existentiels, discours éculé sur “on forme une équipe”, j’en passe et des pires. En fait, le même déroulement qu’une comédie romantique : un type se fait larguer, il rencontre une nana, elle le repousse, il la séduit quand même, ils s’aiment dans une suite de plans sans dialogue au resto, à la plage, au parc d’attrations avec violons à fond les manettes en arrière-plan, ils rompent, ils recollent les morceaux, se marient et ont beaucoup d’enfants. On ne peut pas coller davantage au manuel du petit scénariste en mal d’originalité.
Les Stagiaires partage aussi avec les comédies romantiques de n’avoir de comique que le genre auquel il se rattache. Je n’ai pas ri une seule seconde, au mieux j’ai dû sourire deux fois. Un comble en deux heures. Parce qu’en plus, c’est long. Tellement long que pour maintenir l’attention du spectateur, il a fallu recourir à l’artifice du plan nichon. Selon la théorie communément admise, dès qu’un film s’embourbe, le scénariste colle une scène de sexe pile à la moitié. Ça ne rate pas : au bout d’une heure, on a droit à la virée dans une boîte de strip-tease avec des nibards comme s’il en pleuvait. Sauf que la scène s’éternise au point qu’on a hâte qu’elle se termine… d’autant plus que les strip-teaseuses sont moches comme des poux.
Je ne m’apesantirai pas sur les personnages, véritables caricatures d’archétypes qui mériteraient une réécriture complète.
Donc forme à chier, comique zéro et le fond, pas mieux. Deux heures de spot publicitaire à la gloire de Google. Quoique pas tout à fait, la démarche se révèle plus pernicieuse. Le film n’essaie pas tant de nous vendre les produits Google que la mentalité Google. Un univers idyllique régi par la “googlitude”, où les “nooglers” doivent se forger leur propre destinée. Un peu comme ces sectes dont le discours abonde en néologismes uniquement compréhensibles par les adeptes pour mieux les couper du monde extérieur. Un univers idyllique plein de vélos multicolores, saunas, salles de repos futuristes, bouffe gratuite… quelque part entre l’imaginaire bariolé d’un gosse de 4 ans et Le Meilleur des Mondes d’Aldous Huxley. Ne cherchez pas de second degré, il brille par son absence dans cette Jérusalem Céleste virtuelle. Si on m’avait confié la réalisation d’un spot de propagande pour la Scientologie, je ne l’aurais pas écrit différemment. Google est présenté comme une entreprise parfaite (qu’elle vire 95% de ses stagiaires n’émeut personne), la seule capable d’offrir à la grande famille de ses larbins employés le rêve américain 2.0 des années 2010. Rien que ça.
Le meilleur exemple en est le personnage de Dana Sims qui bosse Google, mange Google, dort Google, pense Google. Hors Google, point de salut ! Elle dit elle-même que sortie de la boîte, sa vie s’apparente à un fiasco personnel complet. Pire qu’un échec : un néant intersidéral qui ne lui titille pas une seconde la conscience. Sa vie est vide, elle s’en fout, elle a Google. Affligeant…
On ne peut pas dire que la matière manquait, on la voit même esquissée à plusieurs reprises mais jamais au grand jamais exploitée. J’ai passé tout le film à attendre le moment où on basculerait dans la parodie ou la satire sociale. Le film n’aurait pas été plus original pour autant, la critique du monde de l’entreprise n’ayant rien d’un thème novateur, mais son propos aurait pu être pertinent et percutant. A l’heure où on a atteint les limites positives du capitalisme pour ne plus se trouver confronté qu’à ses dérives… à l’heure où on parle de crise à tout bout de champ, où chaque année on nous dit qu’on en verra le bout dans 3-4 ans (ça dure quand même depuis 40 ans…), où on nous ressort à l’envi la “priorité de l’emploi” aussi bien pour ceux qui n’en ont pas (merci Lapalisse) que pour ceux qui en ont un mais qui se demande combien de temps ils parviendront à le conserver… C’est pas les problématiques qui manquent quand on case une comédie dans une entreprise. Même la thématique du stage – la version moderne du servage – tombe dans le vide complet. Le film énonce clairement que vous ferez partie des 95% de gens qui n’auront rien. Sans état d’âme, normal. Et tout le monde est content, bonjour la soumission et bienvenue dans un monde de merde revu et corrigé en conte de fée à la Disney.
Deux heures de néant pas drôle dont il ne reste que le panégyrique à la gloire de Google.

J'en connais un qui aurait apprécié l'aspect propagandiste de ce film.

J’en connais un qui aurait apprécié l’aspect propagandiste de ce film.

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