D’une langue l’autre

Expérience littéraire ou comment faire du neuf avec du vieux… J’attaque ce week-end la lecture de 『なしくずしの死』, écrit par mon auteur préféré entre tous depuis une quinzaine d’année, j’ai nommé ルイ=フェルディナン・セリーヌ !

セリーヌ, j’ai l’intégrale, y compris ses ouvrages peu recommandables. Pas par conviction dans le cas de ces derniers, mais le principe de réunir une intégrale, par définition, implique d’avoir toutes les œuvres. Sans parler d’un paquet de bouquins annexes, biographies, critiques, recueils…
セリーヌ, on n’aime pas forcément l’homme, dont on dira pudiquement qu’il a “déconné” pendant la dernière guerre (celle de 39-45, même si je crois qu’il y en a eu d’autres par la suite et m’interroge donc sur cette formulation étrange). C’est un fait.
Mais à côté de l’homme, il y a l’auteur, dont le phrasé, le style, le sens du verbe, en un mot, le sien, la “musique”, ont révolutionné les lettres. Résident permanent de ma table de nuit, compagnon de voyage au bout du monde, mine de citations qui rempliraient un botin, si je devais lui rendre hommage, je ne dirais qu’une chose : “…”

Si vous n’êtes pas familier des kanas, ルイ=フェルディナン・セリーヌ, c’est Rui-Ferudinan Serīnu, alias Louis Ferdinand Destouches, alias Louis Ferdinand Céline, alias Céline, alias mon auteur préféré. Quant à 『なしくずしの死』, il s’agit de Mort à Crédit en version japonaise. J’ai lu beaucoup des centaines de bouquins traduits en français, un paquet en VO (principalement en anglais et japonais), mais je n’avais encore jamais tenté l’expérience de lire de la littérature française traduite en “étranger”. C’est peut-être ambitieux d’essayer avec un style aussi particulier que celui de ce cher Céline, mais allons-y gaiement !

なしくずしの死 (Mort à Crédit)

Si l’expérience se révèle concluante, je tenterai le coup avec 『夜の果てへの旅』, Voyage au Bout de la Nuit. Je me contenterai de ces deux-là. Moitié parce que ce sont mes deux préférés, tant dans l’œuvre célinienne que tous bouquins confondus depuis que j’ai appris à lire. Et 30 ans de lecture à raison d’environ 100-200 livres par an, je vous laisse imaginer la difficulté à se retrouver en haut de mon palmarès de lecture vu la concurrence massive et acharnée. Moitié parce que j’ai déjà tout le reste en VF et vu la place que prend déjà ma bibliothèque, je ne vais pas tout racheter en double.

Notons, vous notez, que ce serait tout à fait possible, Céline étant intégralement traduit en japonais. L’initiative en revient à Ikuta Kōsaku (生田 耕作) qui fut prof à l’Université de Kyōto, importateur de Céline au Japon, premier traducteur et commentateur de l’artiste. On serait plus ou moins voisins s’il n’était pas mort en 1994, année du centenaire de la naissance de Céline, un comble !…
Le sieur Destouches a même ses spécialistes, profs et thésards, par exemple en la personne de Sugiura Yoriko (杉浦順子) de l’université de Kobe. On peut entendre ici la demoiselle parler de la réception et de la diffusion de l’œuvre célinienne au Japon – et on aurait tort de s’en priver, il n’est pas courant d’entendre l’expression “agité du bocal” dans la bouche d’une Japonaise. On s’incline devant la miss capable de lire Céline dans le texte, la langue et le style étant à mille années lumière du japonais, surtout sachant que beaucoup de Français en sont eux-mêmes incapables. Je crois qu’il faudra que je fasse un saut à Kobe un de ces quatre, on aura un sujet de conversation tout trouvé…
Céline a par ailleurs eu une influence notable sur quelques auteurs du cru, au premier rang desquels Ōe Kenzaburō (大江 健三郎) qui a décroché rien moins que le Nobel de Littérature en 1994. On peut citer également Itoyama Akiko (絲山 秋子) et Murakami Ryū (村上 龍).
Après la première vague de traductions tous azimuts à partir de 1964, le XXIe siècle a d’ailleurs vu un regain d’intérêt pour l’œuvre de Céline, tant chez les auteurs (Murakami le place aux côtés d’Homère et Dante à propos de La baleine qui chante, 歌うクジラ) que chez les jeunes chercheurs (4 thèses entre 2004 et 2009 dont celle de Sugiura Yoriko).

Pourquoi tant d’intérêt ? Comme partout, c’est un monument de la littérature, une pointure des lettres, un incontournable, un classique. Qui plus est, sa réputation sulfureuse d’auteur maudit de pamphlets antisémites et collabo, ne le dessert pas au Japon contrairement à la France. Pas que les japonais soient antisémites, c’est tout le contraire – vu que c’est dur d’être antisémite dans un pays où les Juifs se comptent sur les doigts d’une main et où l’homme de la rue ne connaît du judaïsme “que” la Shoah. De ce fait, le Céline-mister Hyde parle assez peu au lecteur lambda. Son image est surtout celle de l’auteur du Voyage, de Mort à Crédit, de la trilogie allemande…
A mon avis, mais ça n’engage que moi, la scatologie célinienne doit également trouver un certain écho dans l’humour nippon très pipi-caca. Et de façon plus générale, tout le grotesque qui imprègne les célineries. Qui se ressemble s’assemble… M’enfin, vu que les descriptions surréalistes du Voyage et son “communisme joyeux du caca” ou encore la “débâcle marmelade” de Mort à Crédit me font marrer comme un perdu, je ne jette l’étron ni la pierre à quiconque.

Dixit le maître, “après tout, pourquoi n’y a-t-il pas autant d’art possible dans la laideur que dans la beauté ? C’est un genre à cultiver voilà tout.”

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