Ça a débuté comme ça

Un bouquin qui en a dans le ventre.

La mort volontaire au Japon, c’est ma marmite de potion magique, l’ouvrage par lequel je suis tombé dans le Japon quand j’étais (plus vraiment) petit. C’est LE livre qui m’a amené ici (au Japon, pas sur Internet).

Tout commence en 1996. Je suis tombé totalement par hasard sur ce bouquin au détour d’un rayonnage de la bibliothèque de l’UFR d’Histoire de Lille 3.
“Ça a débuté comme ça. Moi, j’avais jamais rien dit. Rien.” En fait, j’aurais dû dire quelque chose à l’époque, mais bon, bref. En version courte, je traversais une période sombre (genre noir foncé d’un noir d’encre plus noir que le noir de la nuit la plus noire) et je m’intéressais à des thèmes porteurs d’avenir comme le suicide.
Ce qui m’a naturellement amené au Japon.
Naturellement, oui, sauf que je ne l’ai compris qu’après évidemment. Fallait lire le bouquin d’abord. Le titre m’a interpellé plus sûrement qu’une escouade de CRS, ainsi que la photo de couverture (oui, même en licence, j’en étais encore au stade des livres avec des images).

Epiphanie, révélation, ἀποκάλυψις, une véritable découverte !
Découverte d’abord de l’évident thème du bouquin, le suicide au Japon. Dans mon état d’esprit d’alors, j’ai été littéralement séduit par ce pays, qui au cours des âges n’a pas seulement accepté le suicide, mais l’a intégré à ses valeurs, l’a glorifié même. En fait, le Japon est la seule civilisation à avoir bâti une culture du suicide, non seulement complexe, dense, protéiforme, mais également si présente qu’elle s’avère une clé majeure de la compréhension de “l’âme japonaise”.
Le grand intérêt de cet ouvrage est de ne pas se contenter de survoler le suicide à travers les siècles. L’angle est historique, littéraire, philosophique, sociologique, politique… C’est toute l’histoire, toute la culture japonaise qui sont ainsi passées en revue. La figure mythique du samouraï, grand pratiquant du seppuku, s’y taille la part du lion, mais on y parle aussi bien zen, poésie, guerres féodales, devoir et honneur, kamikazes, Mishima… L’œuvre est dense, abondamment annotée et documentée, riche à tout point de vue et loin des clichés habituels sur le harakiri et les pilotes kamikazes. La multiplicité des approches et la variété des thèmes connexes offrent une vue d’ensemble du Japon qui ne m’a donné qu’une envie : en savoir plus.
Comme avec Céline – qui m’a généreusement fourni  le titre de cet article –, une fois séduit par la “petite musique”, impossible de s’arrêter. Ne serait-ce que pour comprendre comment autant de vitalité et de nihilisme peuvent cohabiter (autant chez Céline qu’au Japon, d’ailleurs). Au-delà d’un thème a priori morbide, c’est toute une philosophie de la vie qu’on découvre. Et surtout, à travers la notion de devoir, c’est toute une culture qu’on comprend, puisque cette notion même de devoir est la pierre angulaire de la société et de la mentalité nippones. Et au-delà même du japon, il y a une leçon à tirer de ce bouquin sur la notion de responsabilité, sur le fait que l’Occident, avec son excuse facile de “l’intention qui compte”, a beaucoup à apprendre : les actes l’emportent et de loin.

Finalement, ce livre m’aura éloigné de mes préoccupations morbides initiales. Il m’a fait dévier vers le zen, lequel m’a à son tour dérouté de la pente savonneuse pour me remettre sur les rails. J’ai vu le sabre comme autre chose qu’un instrument idéal pour en finir et j’ai commencé le kendō. Confronté à mes premiers kanjis, j’ai commencé à m’intéresser à la langue, devenue une deuxième langue maternelle aujourd’hui. Ce qui au passage m’a valu mon premier tatouage (切腹, seppuku). Bref, un univers entier s’est offert à moi.
Je me suis davantage reconnu dans l’esprit japonais que dans les valeurs occidentales. Et à 15 ans d’écart, maintenant que je vis au Japon, c’est vrai, tout simplement. Je me sens ici chez moi, plus à l’aise qu’en France, plus en phase avec la mentalité et les comportements.
En fait, une chose en entraînant toujours une autre avec plus ou moins de détours, d’une conséquence l’autre, je dois à ce livre ma femme et mon boulot. Ma vie actuelle en somme.

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